Un choix militaire révélateur d'un tournant stratégique
La décision indienne de ne pas acheter, du moins dans l'immédiat, le chasseur russe Su-57 dépasse largement la sélection d'un nouvel appareil. Elle témoigne de la transformation progressive de la politique militaire de New Delhi : réduire sa dépendance historique à l'égard de Moscou, renforcer sa coopération industrielle avec la France et consacrer davantage de ressources au développement d'une capacité aéronautique nationale.
La Russie avait proposé entre 36 et 40 Su-57, en laissant entrevoir la possibilité de les assembler dans l'usine de Hindustan Aeronautics Limited à Nashik, où sont déjà produits sous licence les Su-30MKI. L'offre aurait également compris un transfert de technologie. Pourtant, l'Inde a préféré ne pas s'engager.
New Delhi investira plutôt dans la modernisation d'environ 260 Su-30MKI, dans l'acquisition de Rafale français supplémentaires et dans le programme national AMCA, destiné à produire un chasseur de cinquième génération. Cette solution peut sembler contradictoire : l'Inde refuse l'avion russe le plus moderne, tout en continuant à miser sur la principale composante d'origine russe de son aviation. En réalité, cette combinaison permet précisément de comprendre la stratégie indienne.
Le Su-57 ne résout pas le problème des délais
L'armée de l'air indienne ne dispose que de 29 à 31 escadrons de chasse, alors que son format théorique en prévoit 42. Le retrait des MiG-21 et le vieillissement progressif d'autres appareils ont créé un déficit que le programme AMCA, encore loin de sa pleine maturité, ne pourra pas combler rapidement.
Le Su-57 aurait pu constituer une solution transitoire, mais il présente des risques industriels et opérationnels. Entré en service à la fin de 2020, il n'avait été produit qu'à 22 exemplaires à la fin de 2024. Une série aussi limitée soulève des interrogations sur la capacité russe à garantir des livraisons rapides, la disponibilité des pièces de rechange, des modernisations régulières et des coûts de maintenance acceptables.
Sa participation à la guerre en Ukraine démontre que l'appareil est opérationnel, mais elle ne permet pas encore d'évaluer pleinement son efficacité face à une défense aérienne moderne et intégrée. La Russie l'a principalement employé à distance des zones les plus dangereuses, comme plateforme de lancement d'armes à longue portée. Cette expérience est utile, mais elle ne correspond pas entièrement aux missions de pénétration profonde normalement attribuées à un véritable chasseur de cinquième génération.
Le « Super Sukhoi », une solution pragmatique
La modernisation des Su-30MKI permet à l'Inde de valoriser les infrastructures, les personnels, les réserves de pièces détachées et les compétences dont elle dispose déjà. Le programme devrait introduire de nouveaux moyens de communication, des systèmes électroniques perfectionnés, des capteurs plus modernes et des armements indiens à longue portée.
L'expérience de l'opération Sindoor contre le Pakistan, en mai 2025, a renforcé cette orientation. Les Su-30MKI ont été employés dans différentes missions, notamment pour transporter le missile de croisière supersonique BrahMos. L'association d'un avion lourd, d'une grande autonomie et d'une arme capable de frapper à distance permet à l'Inde de conduire des attaques sans exposer excessivement ses appareils aux défenses adverses.
La limite reste néanmoins évidente. Un Su-30MKI modernisé peut devenir plus performant, mais il n'acquiert pas automatiquement la faible détectabilité d'un chasseur conçu dès l'origine pour réduire sa signature. Face au Pakistan, la supériorité numérique, électronique et balistique indienne pourrait suffire. Face à la Chine, qui possède des chasseurs J-20 et développe un réseau toujours plus dense de capteurs, d'avions de détection et de systèmes antiaériens, la question devient beaucoup plus complexe.
Le Rafale comme transition vers l'AMCA
Le Rafale offre à l'Inde une plateforme déjà éprouvée, compatible avec des armements avancés et soutenue par une coopération politique solide avec Paris. La France est considérée comme un fournisseur moins contraignant que les États-Unis et, dans les conditions industrielles actuelles, technologiquement plus fiable que la Russie.
L'augmentation du nombre de Rafale présente également des avantages économiques par rapport à l'introduction d'une nouvelle flotte de Su-57 : l'entraînement, la maintenance, les infrastructures et les systèmes d'armes peuvent être partagés avec les appareils déjà en service. Cette solution reste toutefois coûteuse. Le Rafale n'est pas un chasseur de cinquième génération et un nombre limité d'exemplaires ne pourra pas, à lui seul, compenser la diminution générale des escadrons.
Le programme AMCA devient ainsi le centre de toute la stratégie. New Delhi veut éviter de remplacer une dépendance russe par une dépendance française ou américaine. L'objectif est de développer en Inde la conception, les capteurs, les logiciels, l'intégration des armements et la maintenance. Mais construire un avion de combat moderne exige des délais considérables, des investissements immenses et un appareil industriel capable de coordonner des milliers de composants.
Le coût économique de l'autonomie
La stratégie indienne répartira les ressources entre trois programmes : la modernisation des Su-30MKI, l'acquisition de Rafale et le développement de l'AMCA. Sur le plan industriel, cette politique est rationnelle ; sur le plan financier, elle risque de devenir extrêmement coûteuse.
Une flotte composée de nombreux modèles implique des chaînes logistiques différentes, des stocks séparés, des formations particulières et des dépenses de maintenance plus importantes. L'Inde continuera à exploiter des Su-30MKI, des Rafale, des Mirage 2000, des MiG-29 et des Tejas, en attendant l'AMCA. Cette diversité lui assure une certaine autonomie politique vis-à-vis de chaque fournisseur, mais réduit l'efficacité économique et opérationnelle.
À long terme, l'avantage pourrait néanmoins être considérable. Si l'AMCA parvenait au stade de la production en série, l'Inde pourrait conserver sur son territoire une part plus importante de ses dépenses militaires, créer des compétences technologiques également utilisables dans le secteur civil et s'affirmer comme exportateur de systèmes aéronautiques.
Moscou perd un marché, Paris gagne en influence
Moscou ne perd pas seulement une commande potentielle, mais aussi l'occasion de transformer le Su-57 en un programme international de plus grande ampleur.
La guerre en Ukraine, les sanctions, les difficultés de production et les besoins propres des forces russes rendent moins crédible la promesse de livraisons rapides. New Delhi ne rompt pas avec Moscou, car elle reste dépendante de nombreux équipements russes, mais elle refuse d'approfondir cette dépendance pour les trente prochaines années.
La France bénéficie au contraire d'une ouverture stratégique majeure. Paris peut consolider sa position de principal partenaire militaire européen de l'Inde et étendre la coopération des avions de combat aux moteurs, aux sous-marins, aux missiles et aux technologies électroniques.
L'Inde ne choisit donc pas simplement la France contre la Russie. Elle choisit d'acheter aujourd'hui à l'étranger ce dont elle a besoin afin de moins dépendre de l'étranger demain. Cette stratégie est coûteuse et risquée, mais elle correspond à l'ambition de New Delhi : ne plus être le client privilégié d'une grande puissance, mais devenir elle-même une grande puissance militaire et industrielle.
Sources
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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