Source : Communication & Influence, n. 178, Juillet 2026,
«Guerre économique, guerre informationnelle, guerre cognitive :
bilan de trois décennies à l'EGE, à l'heure où Christian Harbulot passe la main»,
Entretien avec Christian Harbulot par Bruno Racouchot, Comes Communication
«Guerre économique, guerre informationnelle, guerre cognitive :
bilan de trois décennies à l'EGE, à l'heure où Christian Harbulot passe la main»,
Entretien avec Christian Harbulot par Bruno Racouchot, Comes Communication
Trente années pour faire reconnaître une réalité longtemps niée
Le départ de Christian Harbulot de la direction de l'École de guerre économique (EGE) ne marque pas la fin d'une expérience institutionnelle. Il clôt plutôt une première bataille intellectuelle : celle menée pour imposer l'idée que les relations économiques ne relèvent ni de la seule concurrence commerciale ni du libre jeu des marchés, mais d'un affrontement permanent entre États, entreprises, réseaux financiers, appareils de renseignement et organisations de la société civile.
Lorsque l'École de guerre économique fut créée en 1997, son nom lui-même paraissait provocateur. L'Europe célébrait alors la mondialisation heureuse, l'ouverture des frontières et la disparition progressive des rivalités de puissance. On promettait que l'interdépendance économique rendrait les conflits moins probables. Trois décennies plus tard, les sanctions, les embargos technologiques, les restrictions commerciales, le contrôle des données et la lutte pour les ressources stratégiques ont dissipé cette illusion.
Les États-Unis utilisent désormais ouvertement leur monnaie, leurs normes juridiques, leurs entreprises numériques et leur système financier comme des instruments de puissance. La Chine associe planification industrielle, contrôle des infrastructures, acquisition de technologies et maîtrise des chaînes d'approvisionnement. La Russie emploie l'énergie, les matières premières et l'information comme des moyens de pression. Même des puissances moyennes, de la Turquie à l'Inde, ont compris que l'économie est devenue un prolongement de la politique étrangère.
La France, en revanche, continue trop souvent à présenter ses défaites industrielles comme des accidents du marché. Elle vend des entreprises stratégiques, dépend de fournisseurs étrangers pour des composants essentiels et découvre tardivement que les règles de la concurrence ne protègent pas les nations qui refusent de défendre leurs intérêts.
Une souveraineté affaiblie de l'intérieur
Le diagnostic développé autour de l'expérience de l'École de guerre économique dépasse la simple rivalité entre puissances. Il met en cause trois milieux qui, consciemment ou non, contribueraient à l'affaiblissement français : une élite financière mondialisée détachée de l'intérêt collectif, un appareil d'État devenu rigide et éloigné du terrain, et une partie de la société civile enfermée dans des représentations abstraites.
Cette lecture peut paraître sévère. Elle désigne pourtant une fracture réelle entre ceux qui raisonnent encore en termes de souveraineté nationale et ceux qui considèrent la nation comme une structure dépassée. La difficulté vient du fait que les seconds disposent souvent des principaux moyens de fabrication du consentement : médias, universités, fondations, réseaux économiques et institutions administratives.
La guerre cognitive commence précisément à cet endroit. Elle ne consiste pas seulement à diffuser de fausses informations. Elle vise à définir les mots autorisés, les problèmes légitimes et les solutions acceptables. Une puissance peut vaincre sans occuper un territoire lorsqu'elle parvient à imposer à son adversaire sa propre représentation du monde.
La dépendance devient alors mentale avant d'être économique. Un pays cesse de produire sa doctrine, adopte les concepts élaborés ailleurs, interprète les crises à travers des catégories étrangères et finit par confondre les intérêts de ses alliés avec les siens. La domination la plus efficace est celle qui n'est plus perçue comme telle.
L'École de guerre économique a précisément tenté de combattre cette dépendance intellectuelle, en comparant les modèles de puissance, en étudiant l'usage offensif de l'information et en maintenant la dimension humaine au centre de l'analyse technologique. Son apport essentiel réside moins dans la création d'une nouvelle discipline que dans le retour à une évidence : toute économie est insérée dans un rapport de force.
L'information comme champ de bataille
La guerre informationnelle possède aujourd'hui trois dimensions étroitement liées. La première est politique et militaire : elle vise à affaiblir la volonté de l'adversaire, à discréditer son commandement et à influencer sa population. La deuxième est économique : elle cherche à détruire la réputation d'une entreprise, à provoquer une enquête judiciaire, à bloquer un investissement ou à exclure un concurrent d'un marché. La troisième est sociale et culturelle : elle agit sur les valeurs, les identités et les divisions internes.
Dans ce contexte, les réseaux numériques ne sont pas de simples moyens de communication. Ils sont des territoires stratégiques. Les données permettent de cartographier les comportements, d'anticiper les réactions et de segmenter les populations. Les plateformes peuvent amplifier une controverse, invisibiliser un sujet ou modifier les conditions du débat public sans qu'aucune décision politique formelle ne soit prise.
Sur le plan militaire, cette transformation réduit la frontière entre temps de paix et temps de guerre. Une campagne de déstabilisation peut commencer bien avant le premier tir. Elle attaque la confiance dans les institutions, nourrit les oppositions internes, fragilise les alliances et prépare le terrain diplomatique. Les opérations physiques interviennent ensuite dans un environnement déjà travaillé par l'influence.
La France possède des services de renseignement expérimentés, une tradition militaire solide et des entreprises capables d'excellence technologique. Mais ces compétences restent dispersées. L'absence d'une doctrine commune limite leur efficacité. Une armée peut protéger un territoire ; elle ne peut pas, à elle seule, défendre une industrie, une université, une réputation nationale ou une chaîne d'approvisionnement.
C'est la raison pour laquelle le passage de relais à la tête de l'École de guerre économique revêt une signification particulière. L'arrivée d'un ancien général issu du renseignement traduit la convergence entre culture militaire, analyse économique et combat informationnel. Ce rapprochement n'est pas un détail administratif. Il indique que les affrontements contemporains exigent une organisation capable de relier entreprises, administrations, chercheurs et forces armées.
Le coût économique de la naïveté
L'affaiblissement stratégique produit des conséquences économiques directes. Lorsqu'un pays perd une filière industrielle, il ne perd pas seulement des emplois. Il perd des compétences, des brevets, des fournisseurs, des capacités d'innovation et une partie de son autonomie diplomatique.
La dépendance aux technologies étrangères impose également un coût invisible. Elle soumet les entreprises nationales à des normes, des autorisations et parfois à des sanctions décidées hors du territoire. L'extraterritorialité juridique devient alors une arme de conquête économique. Une entreprise peut être légalement contrainte d'abandonner un marché au profit d'un concurrent mieux protégé par son État.
Trois scénarios sont possibles pour la France. Le premier est celui de la continuité : quelques dispositifs défensifs, des discours sur la souveraineté, mais aucune remise en cause de la logique actuelle. Ce scénario conduirait à une dépendance accrue dans l'énergie, le numérique, la santé et la défense.
Le deuxième serait celui d'un protectionnisme improvisé. Il permettrait de sauver temporairement certaines entreprises, mais risquerait d'isoler la France si cette politique n'était pas accompagnée d'investissements massifs, d'une stratégie technologique et d'alliances choisies.
Le troisième scénario, le plus exigeant, consisterait à construire une véritable politique de puissance économique : protection des secteurs essentiels, financement de long terme, contrôle des acquisitions étrangères, sécurisation des ressources, formation des cadres publics et privés, et capacité offensive dans le domaine de l'information.
Une telle stratégie ne signifie pas l'autarcie. Elle suppose au contraire de choisir ses dépendances plutôt que de les subir.
Une telle stratégie ne signifie pas l'autarcie. Elle suppose au contraire de choisir ses dépendances plutôt que de les subir.
De la résistance à l'offensive
Le Centre de recherche appliquée (CR421) poursuivra les travaux sur la guerre économique, la guerre de l'information et la guerre cognitive. Sa vocation déclarée n'est pas seulement de décrire les confrontations, mais de produire des instruments d'aide à la décision et d'anticiper les stratégies adverses. Cette orientation est essentielle : l'analyse qui ne débouche jamais sur l'action devient une forme raffinée d'impuissance.
La question centrale reste cependant politique. Une méthode, une école ou un centre de recherche ne peuvent remplacer une volonté nationale. Ils peuvent former des cadres, révéler les vulnérabilités et proposer des doctrines. Mais il appartient aux dirigeants de décider si la France veut encore agir comme une puissance ou simplement administrer son déclassement.
La guerre économique ne se déclare pas. Elle ne commence pas par une mobilisation générale. Elle progresse par rachats, dépendances, normes, campagnes de réputation, sanctions financières et abandon de compétences. Lorsque ses effets deviennent visibles, il est souvent trop tard.
Après trente années consacrées à faire reconnaître cette réalité, une nouvelle étape s'ouvre. Il ne suffit plus de démontrer que la guerre économique existe. Il faut apprendre à la mener.
Source
COMES, fondé par Bruno Racouchot, se présente comme un carrefour dédié aux stratégies d’influence. Il réunit experts, chercheurs et praticiens pour analyser les perceptions, les rapports de force informationnels et les dynamiques psychologiques qui façonnent les environnements complexes. Son objectif : aider organisations et décideurs à comprendre et maîtriser l’influence dans un monde instable.
Lien vers l'entretien
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
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