Riyad, Ankara et Islamabad bâtissent une autonomie de sécurité face au recul américain
Le pacte de défense mutuelle conclu entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan dépasse le cadre d'une coopération militaire. Il consacre l'apparition d'un triangle stratégique reliant la mer Rouge, la Méditerranée orientale, le golfe Persique et l'océan Indien. Trois puissances aux intérêts parfois concurrents choisissent de coordonner leurs capacités parce qu'elles ne considèrent plus la protection occidentale comme suffisante.
Le choix de La Mecque possède une force symbolique considérable. La ville sainte permet à Riyad de présenter l'accord comme une initiative tournée vers l'ensemble de la communauté musulmane. Cette dimension religieuse n'efface pas les rivalités entre sunnites et chiites, mais elle offre aux trois signataires une source de légitimité que les institutions internationales dominées par l'Occident ne peuvent leur fournir.
L'alliance ne constitue pas encore une organisation militaire intégrée. Elle trace cependant les contours d'un système de sécurité autonome, capable de conjuguer la puissance financière saoudienne, l'industrie militaire turque et la dissuasion nucléaire pakistanaise.
L'Arabie saoudite cherche une assurance supplémentaire
Depuis la déclaration de Harry Truman du 31 octobre 1950, Washington a considéré la sécurité du royaume comme un intérêt prioritaire. Cette garantie paraît désormais moins absolue. Les hésitations américaines, les changements de politique entre administrations et l'exposition des installations pétrolières aux missiles et aux drones ont convaincu Riyad qu'aucun protecteur extérieur ne pouvait remplacer une capacité régionale de réaction.
L'enjeu demeure économique avant même d'être militaire. L'Arabie saoudite doit défendre ses champs pétroliers, ses raffineries, ses terminaux maritimes et les projets industriels de diversification lancés autour du programme Vision 2030. Une attaque contre ces infrastructures provoquerait immédiatement une hausse des prix de l'énergie, une augmentation des coûts de transport et une crise de confiance sur les marchés.
Le royaume apporte au pacte ses moyens financiers, sa profondeur énergétique et sa position au cœur des routes reliant le golfe Persique à la mer Rouge. Il cherche en échange des capacités opérationnelles, des technologies et une dissuasion politique que l'argent seul ne peut garantir.
La Turquie transforme son autonomie en puissance
La participation turque est particulièrement significative puisque la Turquie reste membre de l'Alliance atlantique. Ankara ne quitte pas le système occidental, mais refuse d'en dépendre exclusivement. Elle additionne les alliances au lieu de les subir.
La Turquie dispose de forces nombreuses, d'une industrie de défense en expansion, de drones, de bâtiments navals, de missiles et d'une expérience opérationnelle acquise en Syrie, en Irak, en Libye, dans le Caucase et en Afrique. Elle contrôle également les détroits reliant la mer Noire à la Méditerranée et possède un réseau croissant de bases, de missions de formation et d'accords militaires.
En Somalie, elle a construit une présence durable. En Libye, elle a empêché l'effondrement du pouvoir de Tripoli et consolidé son influence en Méditerranée centrale. En Syrie, elle contrôle directement ou indirectement des zones frontalières essentielles. Son rapprochement avec Riyad et Islamabad donne donc une continuité stratégique à des positions jusqu'ici dispersées.
Pour l'Europe, le message est préoccupant. Ankara peut employer son appartenance atlantique comme protection, tout en construisant une politique extérieure partiellement indépendante des priorités occidentales.
Le Pakistan apporte la dimension nucléaire
Avec près de 250 millions d'habitants, une armée puissante et l'arme atomique, le Pakistan offre au pacte sa principale capacité de dissuasion. Il serait excessif d'en conclure que l'arsenal pakistanais devient automatiquement disponible pour défendre Riyad ou Ankara. Toutefois, sa présence introduit une ambiguïté stratégique dont les adversaires devront tenir compte.
Islamabad possède en outre une expérience militaire considérable, une position centrale entre l'Iran, l'Afghanistan, l'Inde, la Chine et la mer d'Arabie, ainsi que des relations anciennes avec les forces saoudiennes et turques. Il peut fournir formation, renseignement, coordination aérienne et expertise dans les systèmes balistiques.
Sa participation lui permet aussi d'obtenir des financements, des débouchés pour son industrie militaire et un soutien diplomatique face à l'Inde. Mais elle comporte un risque : toute extension des garanties pakistanaises au Moyen-Orient pourrait provoquer une réaction de New Delhi et renforcer la coopération militaire entre l'Inde, Israël et certains partenaires occidentaux.
Une alliance efficace seulement si elle devient opérationnelle
La valeur militaire du pacte dépendra de ses mécanismes concrets. Une déclaration politique ne suffit pas. Les trois pays devront créer un commandement de coordination, des procédures communes de renseignement, des exercices réguliers, des systèmes protégés de communication et des plans d'intervention en cas d'attaque.
Les priorités seront probablement la défense aérienne, la protection des infrastructures énergétiques, la sécurité maritime, la lutte contre les drones et la surveillance des détroits. La mer Rouge et la mer d'Arabie représentent les espaces les plus sensibles : une fermeture de Bab el-Mandeb ou une crise dans le détroit d'Ormuz produirait des conséquences mondiales.
Les limites restent importantes. Riyad et Ankara ont des ambitions concurrentes dans le monde sunnite. Le Pakistan doit préserver ses rapports avec la Chine et éviter une confrontation indirecte avec l'Iran. La Turquie demeure liée à l'Alliance atlantique, tandis que l'Arabie saoudite continue de dépendre des équipements américains. L'intégration de matériels occidentaux, turcs, chinois et pakistanais posera également de sérieux problèmes techniques.
Vers un monde de coalitions variables
Cet accord ne signifie pas la disparition de l'influence américaine, mais la fin de son exclusivité. Les puissances régionales ne choisissent plus nécessairement entre Washington, Pékin et Moscou. Elles cherchent à traiter simultanément avec tous, en fonction de leurs intérêts.
Sur le plan géoéconomique, le triangle Riyad-Ankara-Islamabad pourrait favoriser des investissements communs dans l'énergie, les transports, l'industrie militaire et les couloirs reliant la Méditerranée à l'océan Indien. Il pourrait aussi offrir à la Chine un environnement favorable à ses infrastructures, sans pour autant transformer les trois pays en alliés de Pékin.
L'Iran observera cette évolution avec méfiance, mais évitera probablement une opposition immédiate. Une alliance présentée comme musulmane et organisée autour de La Mecque ne peut être attaquée frontalement sans coût politique. Téhéran cherchera plutôt à empêcher qu'elle ne devienne un instrument dirigé contre lui.
Le véritable défi concerne l'Europe. Tandis que les capitales européennes restent absorbées par la guerre en Ukraine et par leurs relations avec Washington, un nouvel équilibre se construit entre la Méditerranée, le golfe Persique et l'Asie du Sud.
Le pacte ne fonde pas encore un nouveau bloc. Il révèle cependant une transformation plus profonde : les États autrefois placés à la périphérie de l'ordre occidental entendent désormais écrire eux-mêmes les règles de leur sécurité.
Le pacte ne fonde pas encore un nouveau bloc. Il révèle cependant une transformation plus profonde : les États autrefois placés à la périphérie de l'ordre occidental entendent désormais écrire eux-mêmes les règles de leur sécurité.
Source
- L'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan s'engagent à défendre mutuellement alors que la tourmente au Moyen-Orient s'intensifie Par Timour Azhari, Ariba Shahid et Tuvan Gumrukcu
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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