Géopolitique

La Turquie ne demande plus la permission, et Washington le sait !


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Jeudi 23 Juillet 2026


En apparence, le retour des F‑35 dans le dialogue américano‑turc ressemble à une réconciliation. En réalité, il signale un changement bien plus profond : les États-Unis tentent moins de réparer une relation abîmée que de freiner l’ascension d’une industrie de défense turque devenue capable de remodeler les équilibres régionaux. Entre moteurs F110, programme Kaan et réarmement européen, Ankara transforme chaque concession américaine en levier d’autonomie, jusqu’à inverser les rapports de force au sein de l’Alliance.



La Turquie ne demande plus la permission, et Washington le sait !

Les F-35 ne sont qu'un prétexte, l'industrie militaire constitue le véritable enjeu

La possible vente de F-35 à la Turquie est présentée comme le signe d'une réconciliation entre Washington et Ankara. En réalité, la question des avions n'est que la partie la plus visible d'une transformation beaucoup plus profonde : les États-Unis ne cherchent pas seulement à restituer à la Turquie ce qui lui avait été refusé, mais à empêcher que l'industrie militaire turque ne devienne définitivement indépendante de l'industrie américaine.
 
Le revolver offert par Recep Tayyip Erdoğan aux dirigeants de l'Alliance atlantique lors du sommet d'Ankara a résumé, en un seul geste, cette inversion des rapports de force. Le Gümüşay, produit dans les années 1990, appartient à l'époque où la Turquie dépendait presque entièrement des technologies occidentales. Aujourd'hui, Ankara construit des drones, des navires de guerre, des chars, des missiles, des hélicoptères et des satellites, tout en développant son propre avion de combat de cinquième génération.
 
Le message adressé aux Européens était clair : la Turquie se souvient de l'époque où elle était traitée comme un allié subordonné, mais ce sont désormais les Européens, engagés dans un réarmement tardif et désordonné, qui ont besoin de l'industrie turque.

Le rapprochement entre Trump et Erdoğan

La rencontre entre Donald Trump et Erdoğan a confirmé le changement de perspective américain. Le président des États-Unis a ouvert la voie à la levée des sanctions imposées après l'achat par Ankara des systèmes antiaériens russes S-400, à la livraison des F-35 déjà payés par la Turquie et, à terme, à sa réintégration dans le programme industriel de l'appareil.
 
Même le Congrès, traditionnellement hostile à Erdoğan, semble avoir compris que l'isolement de la Turquie n'a pas produit les effets espérés. Ankara n'a pas renoncé à ses ambitions. Au contraire, les restrictions américaines ont accéléré la construction d'une base industrielle nationale et favorisé de nouveaux rapports avec la Russie, la Chine et d'autres fournisseurs.
 
L'opposition d'Israël n'a pas empêché Washington d'ouvrir la porte à la vente. Le gouvernement israélien craint que le renforcement militaire turc ne réduise sa liberté d'action en Méditerranée orientale, en Syrie et au Levant. Mais quelques F-35 turcs ne modifieraient pas immédiatement l'équilibre régional.
 
Israël dispose déjà d'une flotte importante de F-35I Adir, adaptés avec des équipements électroniques, des systèmes de commandement et des armements nationaux. La Turquie recevrait en revanche la version classique, dont l'emploi resterait davantage dépendant des autorisations, des mises à jour et de la logistique américaines.

Le Kaan et la question des moteurs

Pour Ankara, les F-35 représentent surtout une solution de transition. La véritable priorité est le Kaan, le futur avion de combat turc destiné à remplacer progressivement les F-16.
 
Dans cette perspective, la décision américaine la plus importante ne concerne pas les F-35, mais la possible vente de moteurs F110. Sans une motorisation fiable, le programme Kaan risque de connaître des retards considérables. La fourniture américaine permettrait à la Turquie d'accélérer la production, d'achever les essais et de développer plus rapidement une flotte nationale.
 
Washington connaît parfaitement le risque. Refuser les moteurs ne signifierait pas nécessairement arrêter le projet, mais pourrait pousser Ankara à développer un propulseur autonome ou à rechercher d'autres solutions. Les États-Unis perdraient ainsi le dernier instrument d'influence technologique sur la future aviation militaire turque.
 
La vente des moteurs devient donc une forme de limitation par la coopération. L'Amérique préfère maintenir la Turquie partiellement reliée à sa chaîne industrielle plutôt que de favoriser son émancipation complète.

L'échec des sanctions

Au cours des vingt dernières années, les sanctions ont produit l'effet inverse de celui qui était recherché. Lorsque Washington refusait à Ankara des drones armés et des systèmes antiaériens, les exportations militaires turques représentaient moins d'un milliard de dollars. Elles atteignent aujourd'hui environ dix milliards.
 
La part des composants produits sur le territoire national dépasse désormais 80 %. La Turquie vend des systèmes militaires en Asie centrale, en Afrique, au Moyen-Orient, dans les Balkans et dans le Caucase. Les drones turcs ont été utilisés en Ukraine, en Libye, en Syrie, en Azerbaïdjan et dans de nombreux conflits africains.
 
Des vulnérabilités importantes subsistent. Certains programmes dépendent encore de moteurs, de transmissions, d'équipements électroniques et de licences occidentales. Le cas des hélicoptères T129 destinés au Pakistan a montré à quel point le contrôle américain sur certains composants pouvait bloquer des contrats de grande valeur. Islamabad, faute d'obtenir les autorisations nécessaires, s'est finalement tourné vers des appareils chinois.
 
La suppression des sanctions aurait donc un effet économique immédiat : elle augmenterait la compétitivité des produits turcs, faciliterait leur réexportation et permettrait à Ankara de conquérir de nouvelles parts du marché mondial de l'armement.

Washington a davantage besoin d'Ankara

La transformation la plus importante est géopolitique. Les États-Unis ne peuvent plus traiter la Turquie comme un allié périphérique. Ankara contrôle les Détroits, possède la deuxième armée de l'Alliance atlantique par ses effectifs, influence le Caucase, intervient en Syrie et en Irak, dispose de bases dans la Corne de l'Afrique et dans le Golfe, et construit des relations de plus en plus profondes avec les républiques turcophones d'Asie centrale.
 
Sa profondeur stratégique s'étend du Sahel à la mer Noire, de la Méditerranée orientale au golfe Persique. Dans presque toutes ces régions, les intérêts turcs croisent ceux des États-Unis, de l'Europe, de la Russie, de la Chine et d'Israël.
 
Washington a donc besoin d'Ankara pour limiter l'influence de Moscou, contenir Téhéran, gérer la Syrie, protéger les routes énergétiques et soutenir l'architecture de l'Alliance atlantique en mer Noire. Mais la Turquie n'entend plus jouer gratuitement le rôle d'avant-poste occidental.
 
Erdoğan utilise la coopération turque comme un instrument de négociation. Il offre son soutien lorsqu'il coïncide avec les intérêts nationaux turcs et le refuse lorsque Washington tente d'imposer des conditions incompatibles avec les ambitions d'Ankara.

La nouvelle géoéconomie de la Défense

Le réarmement européen offre à la Turquie une occasion économique exceptionnelle. Les pays européens doivent reconstituer leurs réserves, moderniser leurs armées et augmenter rapidement leur production. L'industrie turque peut fournir des véhicules terrestres, des munitions, des drones, des navires et des systèmes de missiles à des coûts inférieurs à ceux de nombreux concurrents occidentaux.
 
Pour Ankara, la coopération avec les États-Unis ne représente donc pas un retour à la subordination, mais un moyen de consolider son autonomie. La Turquie veut utiliser les technologies et les capitaux américains afin de renforcer des programmes nationaux qui, à long terme, réduiront encore davantage sa dépendance envers Washington.
 
Le paradoxe est évident. Les États-Unis vendent des moteurs et des avions à la Turquie afin de conserver une influence sur sa puissance militaire. Ankara accepte ces fournitures pour devenir encore plus indépendante.
 
La relation n'est plus celle d'un centre impérial face à une périphérie obéissante. Il s'agit désormais d'une négociation entre deux puissances de poids différent, mais toutes deux conscientes d'avoir besoin l'une de l'autre.
 
Le problème, pour Washington, n'est plus de convaincre la Turquie de rester dans le camp occidental. Il consiste à démontrer qu'aux yeux d'Ankara, l'Amérique possède encore quelque chose d'utile.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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