La diplomatie française face à un rapport de force qu’elle ne maîtrise plus
Lorsqu'une politique étrangère perd son efficacité, la solution la plus commode consiste à chercher un responsable parmi ceux qui sont chargés de la représenter. C'est ce qui semble se produire à Paris, où l'affaiblissement de la position française dans la crise iranienne a provoqué un affrontement entre l'Élysée et la représentation permanente auprès des Nations unies, dirigée par Jérôme Bonnafont.
Emmanuel Macron aurait identifié la mission française à New York comme l'un des maillons faibles de l'action diplomatique. Le ministère des Affaires étrangères appelle au contraire à la prudence. Derrière cette divergence apparaît une question beaucoup plus profonde : un ambassadeur peut-il rendre à la France une influence que les décisions politiques, les rapports de force militaires et la dépendance stratégique à l'égard des États-Unis ont progressivement réduite ?
La réponse peut difficilement être positive. La représentation auprès des Nations-Unies peut négocier des formulations, construire des convergences et limiter l'isolement. Elle ne peut toutefois inventer une puissance qui n'existe plus sur le terrain.
L'illusion d'une France médiatrice
Emmanuel Macron a souvent présenté la France comme une puissance d'équilibre, capable de dialoguer avec Washington sans renoncer à l'autonomie européenne et de maintenir ouverts les canaux avec Téhéran. Cette ambition s'est cependant heurtée à une réalité brutale : dans la crise iranienne, les décisions essentielles sont prises par les États-Unis, Israël et l'Iran. Paris peut proposer, commenter ou condamner, mais ne dispose pas des instruments nécessaires pour déterminer l'issue de la confrontation.
La France possède l'arme nucléaire, un siège permanent au Conseil de sécurité et des forces armées technologiquement avancées. Ces ressources ne se traduisent pourtant pas automatiquement par une véritable capacité d'influence. Dans le golfe Persique, la supériorité aéronavale reste américaine ; Israël conserve sa liberté opérationnelle et ses capacités d'attaque autonomes ; l'Iran contrôle des instruments de pression décisifs, depuis ses forces balistiques et ses réseaux régionaux jusqu'à la possibilité de menacer la navigation dans le détroit d'Ormuz.
Paris peut, en revanche, participer à des opérations de surveillance, protéger de manière limitée le trafic maritime et soutenir des initiatives diplomatiques. Mais la France ne peut ni imposer une trêve, ni garantir un accord nucléaire, ni obliger Washington et Téhéran à modifier leurs conditions respectives.
L'affrontement entre le pouvoir politique et la diplomatie
Le désaccord entre l'Élysée et le ministère des Affaires étrangères reflète également deux conceptions opposées de l'action internationale. La présidence privilégie les initiatives personnelles, les déclarations solennelles et la diplomatie des sommets. L'administration diplomatique raisonne plutôt sur le temps long, les relations patiemment construites et la nécessité de ne pas épuiser complètement le crédit international encore détenu par la France.
Lorsque le langage présidentiel devient emphatique et que les résultats ne suivent pas, l'appareil diplomatique est accusé de ne pas avoir transformé les paroles en influence. Mais aucun ambassadeur ne peut combler la distance entre les ambitions affichées et les moyens disponibles. Lorsque Paris annonce des initiatives sans avoir préalablement obtenu l'appui de ses alliés, l'échec ne prend pas naissance à New York : il naît au palais de l'Élysée.
S'en prendre à la représentation française auprès des Nations unies reviendrait donc à sanctionner l'exécutant pour éviter de remettre en question la stratégie. Ce serait apporter une réponse administrative à un problème essentiellement politique.
Le poids économique du détroit d'Ormuz
La faiblesse française prend une dimension encore plus évidente dans le domaine économique. La crise iranienne concerne l'approvisionnement énergétique, le coût des assurances maritimes, la sécurité des routes commerciales et la stabilité des marchés. Une interruption prolongée des passages par le détroit d'Ormuz frapperait l'Europe en provoquant une augmentation des prix de l'énergie, des transports et de la production industrielle.
La France bénéficie d'une protection supérieure à celle de certains pays européens grâce à sa production d'électricité nucléaire. Elle n'est cependant pas à l'abri des répercussions générales. Un pétrole plus coûteux, une navigation devenue dangereuse et un ralentissement des échanges se transmettraient à l'ensemble de l'économie européenne. En outre, les entreprises françaises ont déjà perdu une part considérable des perspectives offertes par le marché iranien en raison des sanctions américaines et de l'incapacité européenne à protéger concrètement ses propres acteurs économiques.
Il s'agit peut-être de l'échec le plus manifeste de l'autonomie stratégique proclamée par Emmanuel Macron : l'Europe peut contester les sanctions américaines, mais ses banques et ses entreprises finissent presque toujours par les appliquer, de crainte d'être exclues du système financier des États-Unis.
Une puissance militaire privée de liberté d'action
Dans le domaine militaire, la France conserve des capacités importantes, mais insuffisantes pour modifier de manière autonome l'équilibre régional. Une mission navale dans le détroit d'Ormuz exigerait une défense antiaérienne, une surveillance permanente, des moyens de ravitaillement ainsi qu'une protection contre les missiles, les mines, les embarcations rapides et les appareils sans pilote. Un tel engagement serait coûteux et dangereux, surtout en l'absence d'une solution politique clairement définie.
Paris pourrait contribuer à une coalition, mais non la diriger véritablement. Une coalition placée sous le commandement des États-Unis transformerait une nouvelle fois l'autonomie française en participation subordonnée. Une mission exclusivement européenne, en revanche, disposerait difficilement de la puissance militaire nécessaire pour garantir la sécurité de la navigation en cas d'élargissement du conflit.
La France se retrouve ainsi enfermée dans un dilemme : suivre Washington en perdant sa crédibilité de médiatrice, ou prendre ses distances sans posséder les moyens de transformer son désaccord en un ordre régional différent.
Le procès des ambassadeurs ne rendra pas sa puissance à la France
La crise de la diplomatie française aux Nations unies constitue donc un symptôme et non la cause du problème. Paris continue de parler le langage d'une grande puissance, mais agit de plus en plus souvent à l'intérieur de limites fixées par d'autres. Le siège permanent au Conseil de sécurité lui confère du prestige et une certaine marge de manœuvre, sans toutefois effacer la diminution de l'influence économique européenne ni la dépendance militaire à l'égard des États-Unis.
Emmanuel Macron peut remplacer des diplomates, réorganiser des services et exiger une attitude plus combative. Il ne peut cependant obtenir davantage d'influence internationale par une simple reprise en main administrative. Une politique étrangère exige des objectifs compatibles avec les moyens disponibles, des alliances crédibles et une continuité qui ne dépende pas des emballements rhétoriques du président.
La véritable question n'est donc pas de savoir si Jérôme Bonnafont a défendu avec suffisamment d'énergie les positions françaises. Elle consiste à déterminer si ces positions étaient encore défendables. Et surtout si la France possédait réellement une politique à l'égard de l'Iran, ou seulement le désir, de plus en plus solitaire, d'être encore écoutée.
Sources
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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