Géopolitique

La sécurité économique chinoise : dépendre moins du monde et rendre le monde dépendant de Pékin


Jacqueline Sala
Vendredi 24 Juillet 2026


Pékin réorganise son modèle économique autour d’un principe stratégique : sécuriser ses approvisionnements, protéger ses technologies et contrôler les dépendances mondiales. La « double circulation » devient ainsi un outil de résilience interne et de pression externe.



La sécurité économique chinoise : dépendre moins du monde et rendre le monde dépendant de Pékin

L'économie comme première ligne de la sécurité nationale

Pour comprendre la stratégie chinoise, il faut abandonner une distinction encore très occidentale entre économie, politique étrangère et Défense. À Pékin, ces domaines ne sont plus séparés. La production industrielle, la recherche scientifique, le contrôle des matières premières, la protection des données et la puissance militaire appartiennent désormais à un même système de sécurité nationale.
 
Le tournant remonte à la création, en 2013, de la Commission centrale pour la sécurité nationale voulue par Xi Jinping. Depuis lors, la Chine a progressivement subordonné le développement économique à la stabilité politique et à la compétition stratégique. Le principe est simple : une puissance dépendante de l'étranger pour ses technologies, son énergie, ses composants industriels ou ses financements peut être soumise au chantage, sanctionnée ou étouffée sans qu'un seul coup de feu soit tiré.
 
Depuis 2020, cette orientation a été organisée autour de ce que Pékin appelle la « double circulation ». La Chine veut renforcer sa demande intérieure, remplacer les importations stratégiques et réduire sa vulnérabilité face aux pressions occidentales. Dans le même temps, elle entend préserver et, si possible, accroître la dépendance du reste du monde à l'égard de son appareil productif.
 
Il ne s'agit donc pas de s'isoler, mais de construire une relation asymétrique : Pékin doit pouvoir se passer des autres, tandis que les autres doivent éprouver les plus grandes difficultés à se passer de Pékin.

Le nouvel arsenal juridique de Pékin

En 2026, cette stratégie a pris une forme encore plus concrète. Le décret numéro 834 a introduit un système national de protection des chaînes industrielles et d'approvisionnement, fondé sur des mécanismes de contrôle, d'alerte et d'intervention d'urgence dans les secteurs considérés comme essentiels.
 
Les autorités peuvent limiter la collecte et la diffusion d'informations industrielles jugées sensibles, avec des conséquences importantes pour les entreprises étrangères implantées dans le pays. La Chine ne protège plus seulement ses infrastructures physiques : elle protège également les connaissances, les données, les procédés industriels et les relations entre fournisseurs.
 
Le décret numéro 835 permet à Pékin de s'opposer à l'application extraterritoriale de sanctions, de décisions judiciaires et de mesures adoptées par des États étrangers. Une entreprise chinoise ou étrangère pourrait ainsi se retrouver confrontée à des obligations incompatibles : respecter les sanctions américaines ou européennes tout en risquant de violer la législation chinoise.
 
Pékin transforme ainsi le droit en instrument de représailles et de dissuasion économique. La bataille ne se joue plus uniquement dans les ports, les marchés financiers ou les laboratoires, mais également devant les tribunaux et dans les services juridiques des grandes entreprises.
 
Le décret numéro 839 renforce par ailleurs la gestion étatique des ressources minières, des réserves stratégiques et des capacités de production d'urgence. Le décret numéro 837 soumet les investissements chinois à l'étranger à des contrôles plus stricts, notamment lorsqu'ils impliquent des transferts de capitaux, de données, de technologies ou de compétences considérées comme importantes pour la sécurité nationale.

La préparation économique à un conflit prolongé

Sur le plan stratégique et militaire, ces mesures constituent une forme de mobilisation préventive. La Chine ne prépare pas nécessairement une guerre imminente, mais elle construit les conditions nécessaires pour résister à une crise prolongée, à un blocus commercial, à une confrontation autour de Taïwan ou à un système coordonné de sanctions occidentales.
 
La disponibilité des semi-conducteurs, des terres rares, des machines industrielles, des logiciels, de l'énergie et des réseaux de transport serait alors aussi décisive que celle des missiles, des navires et des avions de combat.
 
Une puissance moderne ne mène pas simplement la guerre avec des armes. Elle la mène également grâce à la continuité de sa production, à la protection de ses infrastructures, à la sécurité de ses communications et à sa capacité à remplacer rapidement les importations interrompues.
 
Pékin a observé avec une attention particulière l'usage des sanctions contre la Russie. La leçon tirée de cette expérience est claire : les réserves financières, les routes commerciales de substitution, le contrôle des matières premières et les capacités industrielles doivent être organisés avant le déclenchement de la crise.
 
Lorsque le conflit commence, il est déjà trop tard pour construire l'autonomie stratégique.

La dépendance comme instrument géopolitique

La Chine ne cherche pas à se limiter à une posture défensive face aux sanctions. Elle veut également disposer des moyens nécessaires pour imposer des coûts à ses adversaires.
 
Sa domination dans le traitement des terres rares, la fabrication des batteries, les panneaux solaires, les télécommunications et de nombreux composants industriels donne à Pékin la possibilité de ralentir ou de paralyser des filières productives entières à l'étranger.
 
C'est la dimension géoéconomique de la stratégie chinoise : transformer la centralité manufacturière en pouvoir politique. Les exportations, les autorisations administratives, les contrôles douaniers et l'accès au marché peuvent être utilisés comme des moyens de pression sans qu'il soit nécessaire de recourir à une confrontation militaire directe.
 
Le risque est particulièrement évident pour l'Europe. Les entreprises européennes dépendent du marché chinois, mais également de composants, de minerais et de produits intermédiaires provenant de Chine.
 
Une rupture soudaine aurait des coûts extrêmement élevés. Le maintien de cette dépendance réduit cependant l'autonomie politique du continent et limite sa capacité à prendre des décisions contraires aux intérêts de Pékin.
 
Les États-Unis peuvent tenter de réduire leurs relations économiques avec la Chine en s'appuyant sur leurs ressources énergétiques, financières et technologiques. L'Europe dispose de marges de manœuvre beaucoup plus limitées. Elle risque donc de devenir le terrain principal de la confrontation géoéconomique entre Washington et Pékin.

Une mondialisation armée

La Chine n'abandonne pas la mondialisation. Elle l'adapte à la compétition entre les puissances.
 
L'ouverture économique demeure utile lorsqu'elle favorise l'industrie nationale, permet d'acquérir des connaissances et maintient les autres pays liés à la production chinoise. En revanche, lorsqu'elle crée des vulnérabilités, provoque des fuites de capitaux ou renforce la dépendance technologique, l'État intervient.
 
Pékin semble avoir compris avant de nombreux gouvernements européens que le libre marché n'existe que tant qu'il n'entre pas en contradiction avec la sécurité nationale.
 
La nouvelle compétition mondiale n'oppose donc plus simplement des économies ouvertes à des économies fermées. Elle oppose des États capables de gouverner leurs dépendances à des États qui continuent à les subir.
 
La véritable force de la Chine ne réside pas uniquement dans la taille de son économie, mais dans sa capacité à coordonner celle-ci avec ses objectifs politiques, technologiques et militaires.
 
C'est cette intégration qui fait de Pékin un adversaire systémique : non parce que la Chine contrôle tout, mais parce qu'elle a compris que, dans le monde contemporain, une chaîne d'approvisionnement peut posséder la même valeur stratégique qu'un porte-avions.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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