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Lafarge en Syrie : autopsie d’un récit dominant. Contre-enquête et éléments de contexte. Article #1 - La fabrication d’un coupable.

Christophe Stalla-Bourdillon


Christophe Stalla-Bourdillon
Mardi 1 Septembre 2026


Depuis dix ans, l’affaire Lafarge en Syrie est racontée comme une évidence : une entreprise française, une guerre, des groupes djihadistes, des paiements, puis une condamnation. Mais une évidence médiatique n’est pas nécessairement une vérité historique. Avant de juger, encore faut-il comprendre comment un récit dominant se construit.



Lafarge en Syrie : autopsie d’un récit dominant. Contre-enquête et éléments de contexte. Article #1 - La fabrication d’un coupable.

Il existe des scandales. Et il existe des scandales qui deviennent des symboles.

L’affaire Lafarge en Syrie appartient à cette seconde catégorie.

À force d’être répétée, elle a fini par prendre la forme d’une histoire simple : une multinationale française aurait choisi de poursuivre ses activités dans une zone contrôlée par des groupes djihadistes, aurait versé de l’argent à ces groupes, puis aurait fini par reconnaître sa culpabilité devant la justice américaine.

L’histoire est claire. Trop claire, peut-être.

Car une question me poursuit depuis des années : comment une guerre impliquant des États, des services de renseignement, des diplomaties, des groupes rebelles, des ONG, des puissances régionales et des puissances occidentales a-t-elle fini par se réduire à une seule entreprise, Lafarge ?  

L’une des premières choses à examiner sera précisément ce qui existait avant le récit médiatique : le projet industriel de l’entrepreneur égyptien Nawef Sawiris avec Orascom Cement, son degré d’avancement et la logique globale de l’acquisition de 2008.

A force d’ailleurs de regarder Lafarge, n’avons-nous pas cessé de regarder vers la Syrie ?

Lorsqu’un conflit devient incompréhensible, nos sociétés cherchent souvent un responsable identifiable. Quelqu’un que l’on puisse montrer, nommer, photographier, poursuivre. Lafarge cochait toutes les cases : entreprise française, valeurs humanistes, marque connue, dirigeants identifiables, investissement spectaculaire, présence dans une zone de guerre.

Le coupable idéal.

Je n’écris pas cela pour innocenter Lafarge par avance. J’écris cela parce qu’une contre-enquête commence toujours par une question de méthode : comment le récit s’est-il formé ?
 

Quand le récit précède l’enquête

L’affaire devient véritablement publique en 2016 grâce au travail de la journaliste Dorothée-Myriam Kellou. Son enquête joue un rôle central dans la révélation du dossier. Il faut le reconnaître clairement.

Mais reconnaître ce rôle n’interdit pas de poser une question critique : le cadre narratif dans lequel cette enquête a été produite a-t-il influencé la manière dont les faits ont ensuite été sélectionnés, hiérarchisés et interprétés ?
La question est essentielle.

Une enquête journalistique n’est jamais une simple accumulation de documents. Elle est aussi une construction narrative : choix des témoins, des scènes, des mots, des personnages, des séquences. Le public ne reçoit pas l’ensemble du réel ; il reçoit une histoire organisée.

Le problème n’est donc pas nécessairement le mensonge. Le problème peut être la sélection.
Et une sélection répétée finit parfois par devenir une évidence collective.
 

La puissance du récit simple

Pourquoi le récit « Lafarge face à Daech » s’est-il imposé avec une telle force ?
Parce qu’il tient en une phrase.
« Lafarge a financé Daech »

Une phrase simple est médiatiquement plus puissante qu’une chronologie complexe. Or la réalité syrienne entre 2011 et 2014 est précisément tout sauf simple : fragmentation de l’opposition, multiplication des groupes armés, changements d’alliances, interventions étrangères, zones grises territoriales, erreurs d’anticipation diplomatique.

Cette complexité résiste mal aux formats médiatiques courts.
Le récit simple l’emporte alors non parce qu’il est forcément faux, mais parce qu’il est facile à transmettre.
C’est ainsi que l’on passe progressivement d’une enquête à une affaire, puis d’une affaire à une certitude publique.

Le tribunal médiatique

Il existe aujourd’hui plusieurs tribunaux : le tribunal judiciaire, le tribunal de l’opinion et le tribunal médiatique. Le troisième fonctionne selon des règles particulières : rapidité, émotion, personnalisation, répétition.

Une formule forte circule plus vite qu’une nuance.

« Lafarge a financé Daech » est immédiatement compréhensible. « Une entreprise industrielle a tenté de maintenir un investissement massif dans un environnement progressivement contrôlé par des groupes armés aux contours mouvants » ne l’est pas.
La première phrase devient un slogan ; la seconde exige une enquête.

Et pourtant, c’est la seconde qui se rapproche le plus de la complexité du terrain.
 

Pourquoi cette série ?

Parce qu’une société démocratique doit pouvoir réexaminer ses certitudes lorsque de nouveaux éléments, de nouvelles lectures ou de nouveaux angles morts apparaissent.
Je ne demande pas au lecteur de croire Lafarge sur parole. Je lui demande quelque chose de plus exigeant : de ne croire personne sur parole.

Regardons les faits. Remettons-les dans leur ordre. Séparons ce qui est établi de ce qui est interprété. Demandons-nous ensuite comment, d’une multitude de faits, un récit dominant a fini par s’imposer.

Car il existe une différence fondamentale entre juger une affaire et comprendre comment nous en sommes venus à la juger.
Et c’est cette seconde question que cette série propose d’ouvrir.

La contre-enquête commence ici.
 

À propos de l’auteur

Christophe Stalla-Bourdillon (68 ans), diplômé de l’ESSEC, a consacré quinze années de sa carrière au groupe cimentier Vicat, concurrent de Lafarge et de Holcim, dans le domaine du développement international. Cette expérience l’a placé au cœur des réalités industrielles, économiques et géopolitiques de l’industrie cimentière, sur plusieurs continents.
Il a effectué des missions professionnelles dans 107 pays (officiellement), dont plus de 80 au Moyen-Orient, notamment en Syrie, une région qu’il connaît depuis de nombreuses années et sur laquelle il a réalisé de nombreuses missions de terrain.
Parallèlement à son parcours industriel, il est devenu professeur permanent associé en Grande École dans sept pays. Il parle cinq langues étrangères.
Il signe cette série à titre strictement personnel et indépendant.
Lafarge, en tant qu’entreprise française indépendante, n’existe aujourd’hui plus. L’auteur n’a aucun intérêt financier dans cette affaire, ne représente aucune des parties prenantes et n’est rémunéré par personne pour cette contre-enquête.
Il ne s’agit donc ni de défendre une entreprise disparue, ni de servir un quelconque intérêt particulier.
Une seule exigence guide cette démarche : rechercher la vérité, en distinguant autant que possible les faits, les interprétations et les récits qui se sont construits autour d’eux.


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