Géopolitique

Le Pentagone devient pétrolier : le Venezuela placé sous tutelle énergétique américaine


Jacqueline Sala
Dimanche 6 Septembre 2026


En quelques mois, l’intervention militaire, la réorganisation législative et l’entrée du Pentagone dans le capital d’un opérateur pétrolier ont transformé le Venezuela en laboratoire d’une nouvelle forme d’influence américaine. Concessions de cent ans, contrôle des revenus, exclusion des puissances rivales : la doctrine Monroe change de visage et devient un montage financier. Une tutelle énergétique moderne, où le pétrole précède la démocratie.



Le Pentagone devient pétrolier : le Venezuela placé sous tutelle énergétique américaine

Un accord confirmé, mais souvent présenté de manière imprécise

La nouvelle est fondée, mais sa formulation doit être corrigée sur un point essentiel : le Pentagone ne devient pas actionnaire de la compagnie publique PDVSA et ne prend pas juridiquement possession de l'ensemble du secteur pétrolier vénézuélien. L'opération est néanmoins beaucoup plus avancée qu'un simple projet à l'étude.
 
Le gouvernement américain a obtenu le droit d'acquérir une participation de 35 % dans North American Blue Energy Partners, société privée contrôlée par l'homme d'affaires vénézuélien Alejandro Betancourt. Cette participation sera détenue par le Bureau du capital stratégique du Pentagone.
 
Le montage repose sur des bons de souscription exerçables à un prix symbolique. Washington pourra donc convertir ultérieurement ses droits en actions tout en bénéficiant, dès maintenant, des dividendes et des avantages économiques attachés à la participation. Ce mécanisme protège également les États-Unis contre une diminution de leur part lors de futures augmentations de capital. Il ne s'agit donc pas encore d'une détention classique de 35 % du capital, mais d'un dispositif qui en procure déjà l'essentiel des bénéfices.
En parallèle, les autorités provisoires dirigées par Delcy Rodríguez ont accordé à cette société des concessions d'une durée de cent ans sur 17 gisements contenant environ 65 milliards de barils, soit près d'un cinquième des réserves prouvées du Venezuela.
 
Les États-Unis pourront acheter 20 % de la production au coût d'extraction et disposeront d'un droit prioritaire sur les 80 % restants. Ils pourront également opposer leur veto à la nomination des administrateurs, dont la majorité devra être composée de citoyens américains. Les contrats seront régis par le droit des États-Unis et les paiements éventuellement destinés à PDVSA transiteront par des comptes surveillés par Washington.

 
 

Delcy Rodríguez et le compromis avec le vainqueur

Delcy Rodríguez n'est pas une spectatrice de cette opération. Son gouvernement a rendu possibles les concessions, adopté le nouveau cadre législatif sur les hydrocarbures et présidé la signature des accords conclus avec les entreprises étrangères.
 
La Maison-Blanche soutient que son contrat a été signé avec une entreprise privée et non avec le gouvernement vénézuélien. Cette distinction est surtout politique : une société privée ne peut recevoir des droits centennaux sur les ressources d'un pays sans l'autorisation du pouvoir qui les contrôle.
 
Le compromis est évident. Washington conserve une partie de l'appareil chaviste parce qu'il a besoin d'une administration capable de garantir la production, les contrats et l'ordre intérieur. En échange, Delcy Rodríguez obtient la levée progressive des restrictions, l'arrivée de capitaux étrangers et les ressources nécessaires à la survie économique de son gouvernement.
 
La démocratie est renvoyée à une étape ultérieure. Le pétrole, lui, fait immédiatement l'objet de contrats. C'est toute l'ambiguïté de la prétendue transition : les États-Unis affirment vouloir reconstruire le Venezuela avant d'organiser des élections, mais sécurisent d'abord leurs propres droits énergétiques.
 
La légitimité juridique du dispositif reste contestable. Des concessions de cent ans accordées par un gouvernement provisoire pourraient être remises en cause par un futur pouvoir élu. À Washington, des parlementaires demandent également sur quelle base légale le Pentagone peut devenir investisseur dans une entreprise pétrolière privée.

Quand la doctrine Monroe devient une participation financière

La dimension géopolitique n'est pas dissimulée. La Maison-Blanche parle officiellement du rétablissement de la doctrine Monroe et de l'élimination des influences étrangères jugées hostiles dans l'hémisphère américain. Plusieurs des gisements concernés étaient auparavant exploités ou influencés par des intérêts chinois et russes.


L'exclusion de Pékin et de Moscou est donc un objectif déclaré. La volonté d'écarter également l'Iran est cohérente avec la confrontation plus générale entre Washington et Téhéran, mais elle n'apparaît pas explicitement dans les documents consacrés à ces 17 gisements. Il faut par conséquent la présenter comme une déduction géopolitique et non comme une clause vérifiée de l'accord.
 
Le changement le plus important concerne le rôle du Pentagone. L'institution militaire ne se contente plus de protéger les routes maritimes, d'imposer des blocus ou de garantir l'accès aux ressources : elle devient directement intéressée à la valeur et à la production d'une entreprise pétrolière.
 
Cette confusion entre puissance militaire, politique étrangère et profit financier pose un problème stratégique. Plus les États-Unis seront engagés économiquement, plus ils pourront être conduits à protéger les installations, les dirigeants et les contrats dont dépend leur participation. Rien ne prouve aujourd'hui que des soldats américains seront affectés à la sécurité des gisements, mais le risque d'une extension progressive de la mission existe.
 
L'enchaînement est révélateur : intervention militaire américaine et capture de Nicolás Maduro en janvier 2026, contrôle des revenus pétroliers, réorganisation législative du secteur, puis entrée du Pentagone dans le capital d'un opérateur bénéficiant de concessions centennales. La force militaire a préparé un nouvel ordre économique.

 

Le personnage controversé placé au centre du dispositif

Alejandro Betancourt, dirigeant de North American Blue Energy Partners, avait fait l'objet d'enquêtes aux États-Unis et en Europe portant sur de possibles opérations de blanchiment liées à des fonds détournés de PDVSA. Il n'a jamais été inculpé et conteste tout comportement illégal.
 
Selon Reuters, l'enquête américaine a été suspendue, tandis que la procédure suisse se poursuivrait. Betancourt aurait parallèlement fourni des renseignements utiles au blocus américain des navires transportant du pétrole sous sanctions et facilité les contacts entre Washington et Delcy Rodríguez.

Le choix d'un tel intermédiaire illustre la logique de l'opération. Les États-Unis ne cherchent pas un partenaire moralement irréprochable, mais un acteur connaissant les réseaux pétroliers, les dirigeants chavistes et les circuits financiers internationaux. La géopolitique ne choisit pas entre le bien et le mal : elle choisit entre les intermédiaires disponibles.

Eni s'installe à Junín 5 sous le parapluie américain

L'Italie bénéficie directement de cette réorganisation. Le 2 septembre, Eni et PDVSA ont signé un contrat de participation productive portant sur Junín 5, immense gisement de pétrole lourd situé dans la ceinture de l'Orénoque.
 
L'accord remplace l'ancien modèle de la société Petrojunín, détenue à 40 % par Eni et à 60 % par PDVSA. Le nouveau contrat, conclu pour 25 ans et renouvelable, fait d'Eni l'opérateur exclusif du gisement, responsable de sa gestion technique, financière et commerciale.
 
Junín 5 contient environ 35 milliards de barils certifiés, mais ne produit actuellement que 12 000 barils par jour. Eni et PDVSA envisagent d'investir environ 1,5 milliard de dollars par an afin d'atteindre 400 000 barils quotidiens en 2030. Cet objectif demeure considérable et suppose des infrastructures, des installations de traitement, des oléoducs et des apports de pétrole léger permettant de fluidifier le brut vénézuélien.
 
Pour Eni, l'enjeu est également financier. PDVSA lui doit plus de 2,3 milliards de dollars. Environ 400 millions supplémentaires sont dus à la société qui exploite le gisement gazier Perla, détenue conjointement par Eni et l'espagnol Repsol. La reprise de la production pourrait donc permettre au groupe italien de récupérer progressivement ses créances.
 

Une victoire italienne, mais sans véritable autonomie

Pour l'Italie, Junín 5 offre une diversification énergétique, une augmentation potentielle de la production d'Eni et un accès à des réserves considérables. Le développement du gaz de Perla pourrait également ouvrir de nouvelles possibilités d'exportation vers l'Europe.
 
Mais Rome ne revient pas au Venezuela comme puissance indépendante. L'opération dépend de la protection politique de Washington, de l'assouplissement des sanctions américaines et du nouveau système financier placé sous le contrôle des États-Unis.
 
Eni obtient un rôle industriel majeur, tandis que Washington conserve la direction stratégique. L'Italie peut profiter de la nouvelle architecture, mais elle reste un partenaire subordonné au sein d'un système décidé ailleurs.

Une opération gigantesque, mais encore fragile

Les 65 milliards de barils ne doivent pas être confondus avec du pétrole immédiatement disponible. Le brut vénézuélien est lourd, riche en impuretés et coûteux à extraire. Il nécessite de nouveaux puits, des conduites, des installations de traitement, des terminaux et des hydrocarbures plus légers permettant de le transporter.
 
La promesse d'investir jusqu'à cent milliards de dollars devra encore se transformer en capitaux effectivement engagés. Les grandes compagnies américaines ont jusqu'à présent manifesté une certaine prudence, en raison des précédentes nationalisations, de l'instabilité juridique et des coûts de production.

Le Pentagone devient donc pétrolier, mais hérite aussi des risques du pétrolier : fluctuations des prix, contentieux internationaux, instabilité politique et dépenses d'infrastructure considérables.

Trois scénarios économiques possibles

Dans le scénario le plus favorable, les capitaux arrivent, la production augmente, le Venezuela retrouve des recettes fiscales, Eni récupère ses créances et les États-Unis sécurisent une source de pétrole lourd proche de leurs raffineries.
 
Dans un scénario intermédiaire, la production progresse lentement, les infrastructures absorbent des milliards de dollars et les objectifs annoncés pour 2030 sont reportés. Le pétrole vénézuélien contribue alors à la sécurité énergétique occidentale sans provoquer la baisse rapide des prix promise par Trump.
 
Dans le scénario négatif, une future autorité vénézuélienne conteste les concessions, les investisseurs refusent d'engager les cent milliards annoncés et les différends se transforment en arbitrages internationaux. Les immenses réserves resteraient alors en grande partie souterraines.

De l'enquête de Report à la prise de contrôle américaine

L'enquête « Le cartel de Trump », réalisée par Daniele Autieri pour l'émission Report, avait déjà replacé le pétrole vénézuélien au centre des rapports entre Washington, Caracas, Rome et Eni.

Les accords de septembre ajoutent un élément décisif : les États-Unis ne veulent plus seulement autoriser ou interdire la commercialisation du pétrole vénézuélien. Ils veulent participer aux bénéfices, surveiller les revenus et décider de la destination stratégique de la production.
 
Le Pentagone devient ainsi pétrolier. Et le Venezuela, sans être officiellement annexé, entre dans une forme moderne de tutelle énergétique.


 

A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


#US_energy_tutelage # Pentagon_oil_stake # Venezuela_oil_concessions # Monroe_Doctrine # PDVSA_crisis # Strategic_capital_office # Delcy_Rodriguez # Geopolitics_of_oil # Eni_Junin5 # US_influence