La paix de Pretoria n'était qu'une suspension des hostilités
L'accord signé à Pretoria en novembre 2022 avait mis fin aux combats ouverts entre le Front populaire de libération du Tigré et le gouvernement fédéral éthiopien. Il n'avait cependant résolu aucune des causes profondes de la guerre : le statut du Tigré occidental, les rivalités territoriales avec les Amhara, la présence érythréenne, le désarmement incomplet des forces tigréennes et la redistribution du pouvoir au sein de la fédération.
Les affrontements commencés le 1er août 2026 dans la région de Shererina, puis les attaques de drones contre Mékélé des 19 et 20 août, montrent que le mécanisme de paix est désormais proche de la rupture. Les bombardements ayant touché des quartiers civils, les environs de l'université et le siège de Tigray Media House risquent de provoquer une nouvelle mobilisation de la population tigréenne et de refermer l'espace politique laissé aux partisans du dialogue.
Le Tigré occidental constitue la véritable clef du conflit. Cette zone offre un accès stratégique à la frontière soudanaise, contrôle des voies logistiques indispensables et représente une profondeur territoriale majeure. Pour les Tigréens, elle appartient historiquement à leur région ; pour les forces amhara, elle correspond à des territoires qui leur auraient été retirés sous l'ancien système fédéral dominé par le Front populaire de libération du Tigré.
Une guerre intérieure devenue affrontement régional
La nouveauté la plus dangereuse réside dans la recomposition des alliances. Le gouvernement d'Abiy Ahmed ne fait plus seulement face aux forces tigréennes, mais à la possibilité d'une convergence entre plusieurs adversaires autrefois opposés : les combattants amhara du Mouvement national Fano, l'Armée de libération oromo, le Front révolutionnaire d'unité nationale afar, l'Érythrée et certains secteurs liés au Soudan.
Cette convergence, parfois désignée par le terme tigrinya « Tsimdo », ne suppose pas nécessairement la création d'un état-major commun. Elle peut fonctionner comme une coordination souple fondée sur un objectif partagé : affaiblir le pouvoir central et empêcher Addis-Abeba d'imposer sa domination politique, militaire et économique à l'ensemble de la région.
L'ancien système d'alliances d'Abiy Ahmed s'est ainsi retourné contre lui. Les forces érythréennes et les milices Fano, essentielles à la victoire fédérale durant la guerre de 2020-2022, considèrent aujourd'hui avoir été écartées des bénéfices de la paix. Le Premier ministre risque donc de devoir combattre simultanément ceux qui étaient hier ses ennemis et ceux qui furent ses alliés.
Une situation militaire défavorable à Addis-Abeba
Sur le plan militaire, l'armée fédérale conserve une supériorité dans les airs, notamment grâce aux drones et aux moyens de frappe de précision. Elle dispose également d'effectifs et de ressources supérieurs à ceux de chaque groupe insurgé pris séparément. Mais cet avantage pourrait devenir insuffisant si plusieurs fronts s'ouvraient en même temps dans le Tigré, l'Amhara, l'Oromia et l'Afar.
Les accusations concernant l'emploi de chars, d'artillerie, de canons antiaériens et de drones à Shererina restent difficiles à vérifier, en raison d'une vaste campagne de désinformation mêlant images récentes et documents issus de la guerre précédente. Elles indiquent néanmoins que les combats ne relèvent plus de simples incidents frontaliers.
Les informations faisant état de conseillers ou de soldats soudanais présents dans le Tigré occidental doivent également être traitées avec prudence. Si elles étaient confirmées, elles signifieraient que le conflit a déjà franchi le seuil de l'internationalisation. Le soutien logistique des Forces armées soudanaises aux Tigréens pourrait répondre aux relations présumées entre les services éthiopiens et les Forces de soutien rapide engagées dans la guerre civile soudanaise.
La reprise présumée des arrestations collectives et des enrôlements forcés dans les environs d'Addis-Abeba montre enfin que le gouvernement se prépare à une campagne longue. Mais une mobilisation contrainte peut augmenter les effectifs sans garantir leur cohésion, leur formation ni leur fidélité.
Le barrage, la mer Rouge et la guerre de l'eau
Le conflit éthiopien dépasse désormais les frontières nationales. Le Grand Barrage de la Renaissance oppose Addis-Abeba au Soudan et surtout à l'Égypte, qui considère le contrôle du Nil comme une question de survie. Dans le même temps, les ambitions éthiopiennes d'obtenir un accès plus direct à la mer Rouge inquiètent l'Érythrée et modifient les calculs des monarchies du Golfe.
L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis observent avec attention cette évolution, car la sécurité de la mer Rouge, des ports et des routes commerciales reliant l'océan Indien à la Méditerranée dépend de la stabilité de la Corne de l'Afrique. Abou Dhabi entretient des relations complexes avec Addis-Abeba, Khartoum et les Forces de soutien rapide, tandis que Riyad cherche à préserver son rôle diplomatique et maritime.
L'Égypte pourrait être tentée d'utiliser l'encerclement régional de l'Éthiopie pour obtenir des concessions sur le barrage. L'Érythrée, de son côté, peut soutenir indirectement les adversaires d'Abiy Ahmed afin de contenir les ambitions éthiopiennes sur la mer Rouge. La guerre du Tigré risque ainsi de fusionner avec la guerre soudanaise, la compétition pour le Nil et la lutte pour le contrôle des couloirs maritimes.
Le coût économique d'un nouvel effondrement
Une reprise générale de la guerre provoquerait une nouvelle crise budgétaire pour l'Éthiopie. Les dépenses militaires absorberaient des ressources déjà insuffisantes, tandis que l'inflation, les déplacements de population et l'insécurité décourageraient les investissements. Les infrastructures, les liaisons routières et les échanges transfrontaliers seraient directement menacés.
La déstabilisation du nord éthiopien frapperait également le commerce du Soudan, de Djibouti et de l'Érythrée. Elle pourrait compromettre les projets de transport, d'énergie et d'intégration économique soutenus par les pays du Golfe et par la Chine. Une nouvelle urgence humanitaire augmenterait enfin la pression migratoire vers le Soudan, l'Afrique du Nord et l'Europe.
Le véritable danger : une coalition sans traité
La bataille de Shererina n'est peut-être pas décisive par ses résultats militaires. Elle l'est par les dynamiques qu'elle a déclenchées. Addis-Abeba ne fait pas nécessairement face à une alliance formelle, mais à quelque chose de potentiellement plus difficile à combattre : une coalition de fait, sans traité, sans centre unique et unie par des intérêts convergents.
Si Abiy Ahmed répond uniquement par les drones, la conscription et la centralisation du pouvoir, il risque d'accélérer le rapprochement entre ses adversaires. Une médiation internationale rétablissant les garanties de Pretoria, réglant le statut du Tigré occidental et intégrant les acteurs jusque-là exclus demeure possible. Mais le temps diplomatique se réduit. La prochaine guerre du Tigré ne resterait probablement pas confinée au Tigré : elle pourrait devenir la guerre de toute la Corne de l'Afrique.
Sources.
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
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