Quantique

Le bullshit quantique est devenu une donnée stratégique. Daniel Vert


Daniel Vert
Dimanche 23 Août 2026


La rentrée approche et, avec elle, son lot d’annonces de rupture, de feuilles de route accélérées et de retombées économiques promises. Le bullshit quantique existe. Cela ne signifie pas que le quantique serait une imposture, mais que résultats, hypothèses et ambitions sont régulièrement présentés comme s’ils avaient la même valeur. Distinguer la preuve de la promesse devient alors un exercice d’intelligence économique.



Le bullshit quantique est devenu une donnée stratégique. Daniel Vert

Le faux n’est pas toujours là où on l’attend

Le mot est brutal, mais le phénomène mérite mieux qu’un bêtisier. Dans son essai On Bullshit, le philosophe Harry Frankfurt distingue le mensonge, qui suppose encore de connaître la vérité pour la dissimuler, d’un discours principalement construit pour produire un effet. Sa relation au vrai devient secondaire. Transposée au quantique, cette définition éclaire une part croissante de la communication sectorielle.

Une annonce peut contenir des chiffres exacts et néanmoins installer une représentation trompeuse. Une feuille de route peut être techniquement possible sans être probable dans le calendrier annoncé. Une expérience peut exécuter un circuit quantique sans prouver que le processeur a contribué au résultat. De même, une enveloppe budgétaire annoncée ne dit encore rien de son engagement réel ni des entreprises qui en bénéficieront.

Une incertitude explicitée n’est pas du bullshit. Une feuille de route ambitieuse ou une erreur isolée ne le sont pas davantage. Le basculement intervient lorsque les limites sont effacées pour produire de la conviction ou de l’urgence. Une condition devient alors une prévision et une expérimentation prend le nom d’adoption. L’intelligence économique doit déterminer quel comportement ce discours cherche à provoquer, au bénéfice de quel acteur et avec quel déplacement de ressources.
 

Le « ChatGPT moment » qui compresse toutes les horloges

En janvier 2026, un article de l’agence Xinhua consacré au CES de Las Vegas annonçait que le calcul quantique approchait de son « ChatGPT moment ». L’expression, reprise d’acteurs du conseil et de l’industrie interrogés sur place, a circulé sous plusieurs variantes : tantôt le basculement serait imminent, tantôt il aurait déjà commencé.

L’analogie convoque un souvenir collectif précis. ChatGPT est devenu accessible en quelques semaines à un public massif, qui pouvait en éprouver directement les possibilités. Le calcul quantique suit une trajectoire différente. Il repose sur des infrastructures rares, des chaînes matérielles complexes et des usages spécialisés. Son éventuelle valeur passera d’abord par des applications industrielles ou scientifiques, loin d’un service généraliste adopté directement par le grand public.

La Cour des comptes le souligne dans son rapport de juillet 2026. Elle constate aussi que les processeurs actuels n’offrent pas d’avantage énergétique face au calcul haute performance. De son côté, le Quantum Technology Monitor 2026 de McKinsey parle de « bascule commerciale », tout en reconnaissant que les calendriers de tolérance aux fautes restent incertains et que la plupart des applications demeurent expérimentales ou hybrides. Le retour sur investissement à court et moyen terme reste difficile à établir.

Le signal stratégique ne réside donc pas dans l’imminence démontrée d’un équivalent de ChatGPT. Il réside dans la diffusion de cette idée auprès des investisseurs, des clients et des pouvoirs publics. La métaphore fusionne le progrès scientifique, la construction d’un système utilisable et sa diffusion commerciale. En transformant cette trajectoire incertaine en rendez-vous presque inéluctable, elle peut inciter une entreprise à s’engager avant d’avoir qualifié la technologie, le fournisseur et le coût de sortie.

Quand le vocabulaire remplace la chaîne de preuve

Une autre forme de brouillage repose sur l’abstraction. En février, une publication diffusée sur LinkedIn présentait un cadre susceptible de résoudre le passage à l’échelle des ordinateurs quantiques à partir de « lois générales d’organisation des systèmes dynamiques complexes ». La cohérence ne devait plus être préservée localement, mais émerger de l’architecture globale ; les erreurs seraient absorbées par la dynamique du système.

Le texte précisait toutefois ne pas fournir d’implémentation immédiate. La publication accessible n’exposait pas le mécanisme physique et ne proposait pas de prédiction testable permettant de départager cette approche des architectures existantes. Cela n’interdit pas d’y voir une intuition de recherche. Cela interdit de la présenter, sur cette seule base, comme une solution au passage à l’échelle.

Pour une direction générale, la difficulté vient de ce que le vocabulaire emprunte à des domaines scientifiques légitimes. Les notions de système dynamique, d’émergence ou de cohérence ont un sens ; leur association ne constitue pas une démonstration. La bonne question n’est donc pas : « ce discours paraît-il savant ? », mais : « quelle observation permettrait de vérifier ou de réfuter la proposition ? » Si aucune réponse précise n’est possible, la densité lexicale ne fournit pas d’information décisionnelle.
 

Les milliards annoncés ne mesurent pas une capacité

Le brouillage devient plus structurant encore lorsqu’il porte sur les politiques publiques. En mars 2026, le gouvernement britannique a annoncé ProQure, un programme doté de 1 milliard de livres pour acquérir progressivement des prototypes puis des machines de plus grande taille. Plus de 1 milliard supplémentaire doit financer, sur quatre ans, le développement technologique, les compétences et les infrastructures. L’annonce est réelle et sa logique d’achat public constitue un signal industriel important.

Le communiqué lui associe cependant une estimation selon laquelle le quantique pourrait accroître la productivité britannique de 7 % en vingt ans et produire 212 milliards de livres d’impact économique. Ce chiffre provient d’une étude d’Oxford Economics commandée par IBM et Oxford Quantum Circuits. Elle ne mesure pas un gain déjà observé. Elle modélise des scénarios qui supposent l’apparition d’usages commercialement viables à partir de 2029 ou de 2035. Lorsque cette condition disparaît du titre ou du discours politique, un scénario devient une quasi-prévision.

Le même problème affecte les comparaisons internationales. McKinsey comptabilise 7,4 milliards de dollars annoncés par le Japon en 2025, tout en indiquant que l’enveloppe couvre aussi la conception de puces de nouvelle génération. Pour l’Espagne, le rapport retient environ 900 millions de dollars ; le gouvernement espagnol a bien annoncé une stratégie de 808 millions d’euros pour 2025-2030. Les chiffres ne sont donc pas nécessairement inventés. Ils deviennent incomparables lorsque leur périmètre change d’un pays à l’autre ou lorsqu’on additionne des financements publics, des programmes déjà existants et des investissements privés espérés.

Pour l’intelligence économique, le montant brut est l’information la moins utile. Il faut savoir quelle part a été votée, contractualisée puis dépensée, et identifier les capacités effectivement acquises. Un milliard consacré à des machines étrangères ne produit pas le même avantage qu’un milliard qui consolide une chaîne d’approvisionnement nationale. La dépense ne renseigne sur la puissance qu’après analyse de sa destination.

Le benchmark peut fabriquer l’événement

L’épisode du Q-Day Prize offre un cas presque pédagogique. En avril 2026, Project Eleven a attribué un bitcoin à un chercheur ayant retrouvé une clé privée sur courbe elliptique de 15 bits à l’aide d’un ordinateur quantique accessible dans le cloud. L’entreprise a présenté le résultat comme la plus grande démonstration publique de cette classe d’attaque et comme un bond d’un facteur 512 par rapport à un précédent résultat sur 6 bits.

Le facteur 512 est arithmétiquement exact : passer d’un espace de 6 bits à un espace de 15 bits multiplie le nombre de possibilités par 512. Il ne dit pourtant rien de la contribution du calcul quantique. Craig Gidney a examiné le code et rapporté que le remplacement des appels au processeur quantique par des tirages aléatoires produisait des résultats indiscernables. La bonne clé pouvait être retrouvée, mais sans démontrer un avantage quantique ni un progrès vers une attaque cryptographiquement pertinente. Les organisateurs ont ensuite pris en compte ces critiques et recherché d’autres formats de benchmark.

Un autre épisode avait suivi la même mécanique en mars. Le « JVG algorithm » était présenté comme susceptible de casser RSA-2048 avec moins de 5 000 qubits. La prépublication déportait toutefois vers le calcul classique la préparation des exponentiations modulaires, avant leur chargement dans l’état quantique. Scott Aaronson a montré que cette étape exigeait un nombre exponentiel de calculs et d’opérations de chargement. Le coût n’avait pas disparu : il avait quitté le périmètre mesuré. Les résultats obtenus sur de petits nombres ne pouvaient donc pas être extrapolés à RSA-2048.

Ces épisodes montrent pourquoi un benchmark est un objet de pouvoir. Celui qui choisit le problème, le contrôle classique et la métrique définit aussi ce qui pourra être présenté comme une performance. Le risque quantique pour les cryptosystèmes à clé publique demeure sérieux et justifie la migration post-quantique. Il n’est pas accru par une expérience dont le résultat subsiste lorsque la machine quantique est remplacée par du hasard. Confondre les deux dégrade la qualité de l’alerte et peut conduire à de mauvaises priorités d’investissement.
 

La maturité commerciale se conjugue à plusieurs temps

La communication des entreprises fournit un autre indice. En mars, Photonic annonçait un changement de direction pour « accélérer sa prochaine phase de croissance » et ses opérations commerciales. Le même texte évoquait encore la préparation au marché. Deux mois plus tard, l’entreprise annonçait plus de 200 millions de dollars de financement et une valorisation post-investissement de 2 milliards.

La croissance peut être celle des capitaux, des effectifs ou des partenariats sans correspondre à la progression des ventes d’un produit stabilisé. Le travail de veille consiste à identifier ce qui a réellement grandi. Dans une industrie de rupture, maturité scientifique et maturité marchande peuvent diverger durablement.

Cette ambiguïté se retrouve dans les panoramas sectoriels. McKinsey affirme que plus de 300 organisations « adoptent » le calcul quantique et évalue entre 1 300 et 2 700 milliards de dollars la valeur économique qu’il pourrait créer d’ici 2035. Or le terme d’adoption englobe aussi des expérimentations et des travaux préparatoires. La valeur potentielle n’est ni le chiffre d’affaires du secteur ni un marché accessible garanti. Le même rapport estime d’ailleurs le marché des technologies quantiques entre 60 et 100 milliards de dollars en 2035 : il s’agit d’un autre objet économique.

En juin, Aramco a fourni une version plus triviale du même phénomène. L’entreprise s’est félicitée sur LinkedIn du déploiement d’un ordinateur Pasqal, mais a illustré son message avec la puce Majorana 1 de Microsoft, fondée sur une autre technologie. L’erreur iconographique peut paraître anecdotique. Elle révèle pourtant un mécanisme courant : lorsque la représentation visuelle d’une innovation devient interchangeable, la marque « quantique » prend le pas sur la nature de l’actif réellement déployé.
 

Lire une annonce comme une opération économique

Pour une direction générale, la première discipline consiste à nommer correctement l’objet observé. S’agit-il d’un résultat reproduit, d’un prototype, d’un produit disponible ou d’un objectif de feuille de route ? La veille doit ensuite mesurer l’écart entre le discours public et la preuve, puis confronter le calendrier annoncé aux dépendances encore non résolues. Dans le cas d’un programme d’investissement, elle doit aussi distinguer l’argent communiqué des capacités réellement contrôlées. Ces écarts fixent le niveau de confiance que l’on peut accorder à l’annonce.

L’analyse de l’émetteur complète ce travail. Une entreprise, un cabinet de conseil ou un gouvernement peut publier une information exacte tout en cherchant à lever des fonds, sécuriser un budget ou installer un sentiment d’urgence. Identifier cet intérêt n’invalide pas l’information ; cela permet d’en pondérer la portée et de comprendre pourquoi elle paraît maintenant.

L’annonce doit enfin être replacée dans la chaîne de valeur. La question décisive porte sur le contrôle : qui maîtrise la propriété intellectuelle, les composants critiques, l’accès à la machine et la définition du benchmark ? Une communication technique peut préparer une levée de fonds, orienter un achat public ou imposer un standard favorable à son auteur. Sa véritable valeur informationnelle se trouve parfois moins dans la prouesse annoncée que dans le déplacement économique qu’elle cherche à provoquer.
 

La rentrée des annonces exige une rentrée de la preuve

Le quantique progresse réellement. Des avancées substantielles sont obtenues dans la correction d’erreurs, les processeurs et les méthodes de mesure. L’incertitude est normale dans une technologie de rupture. Le problème commence lorsque la communication l’efface et présente comme acquis ce qui dépend encore de plusieurs verrous.

Ce brouillage n’est pas sans conséquence. Une promesse d’imminence crée de l’urgence. Celle-ci accélère l’allocation des budgets et le choix des partenaires. Ces décisions peuvent ensuite installer des dépendances techniques, ouvrir l’accès à des données industrielles ou renforcer un fournisseur avant que sa trajectoire soit confirmée. Le récit produit ainsi des effets matériels avant même que la performance annoncée soit disponible. C’est précisément ce qui fait du bullshit quantique un sujet d’intelligence économique, et non une simple question de communication.

À la rentrée, un critère peut guider les comités exécutifs : après l’annonce, quelle capacité supplémentaire est devenue observable, et qui la contrôle ? Si aucune preuve nouvelle, aucun actif opérationnel ni aucun contrat vérifiable n’apparaît, l’annonce ne constitue pas un jalon industriel. Elle constitue un jalon narratif. Il faut néanmoins la surveiller, car elle peut déplacer des capitaux, orienter un marché public et modifier le rapport de force.

La réponse n’est donc ni la crédulité ni le sarcasme. Elle consiste à comparer chaque promesse à la précédente, à mesurer ce qui a réellement changé et à suivre les intérêts qu’elle sert. Le quantique ne peut plus être évalué à partir des annonces seules. Dans un marché encore ouvert, la capacité à définir ce qui comptera comme une preuve constitue déjà un avantage stratégique.
 

Sources principales

Corpus de départ. Les cas du premier semestre 2026 ont été repérés dans les chroniques mensuelles d’Olivier Ezratty sur le blog Opinions Libres : « Actualités quantiques de janvier 2026 », « février 2026 », « mars 2026 », « avril 2026 », « mai 2026 » et « juin-juillet 2026 ».
  1. Harry G. Frankfurt, « On Bullshit », Princeton University Press, 2005.
  2. Wen Tsui, Xinhua, « Quantum computing nears mainstream as experts predict “ChatGPT moment” », 10 janvier 2026.
  3. Cour des comptes, « Le soutien à l’informatique quantique : premier bilan et perspectives », juillet 2026, notamment pp. 23 à 28 et 69 à 76.
  4. « Cadre SYMBIOTE appliqué au passage à l’échelle quantique », publication LinkedIn, février 2026.
  5. Department for Science, Innovation and Technology, gouvernement britannique, « UK’s Quantum leap », 17 mars 2026.
  6. Oxford Economics, « Ensuring that the UK can capture the benefits of quantum computing », étude commandée par IBM et Oxford Quantum Circuits, février 2025.
  7. Gouvernement espagnol, « The Government of Spain launches Spain’s first Quantum Technologies Strategy », 24 avril 2025.
  8. Project Eleven, « Project Eleven Awards 1 BTC Q-Day Prize », 24 avril 2026.
  9. Craig Gidney, « The predictable failure of the QDay Prize », 25 avril 2026, mise à jour le 26 avril 2026.
  10. Advanced Quantum Technologies Institute, « Cybersecurity Apocalypse in 2026 with a New Algorithm », 2 mars 2026 ; Victor O. Santos et al., « A Novel Hybrid Quantum Circuit for Integer Factorization », prépublication ; Scott Aaronson, « The JVG algorithm is crap », 7 mars 2026.
  11. Photonic Inc., « Photonic Inc. Accelerates into its Next Phase of Growth », 13 mars 2026, et « Photonic Inc. Closes Investment Round with over $200M USD », 12 mai 2026.
  12. McKinsey & Company, « Quantum Technology Monitor 2026: A commercial tipping point », 28 avril 2026.
  13. Aramco, « Quantum computer deployment », publication LinkedIn, juin 2026.
  14. Google Quantum AI and Collaborators, « Quantum error correction below the surface code threshold », Nature, 9 décembre 2024 ; Timothy Proctor, Kevin Young,

A propos de ...

Quantique : la souveraineté se jouera dans la capacité à organiser la filière. Daniel Vert
Daniel Vert est coordinateur du Hub Advanced Engineering & Computing au sein du pôle de compétitivité Systematic. Docteur en informatique quantique, ses travaux ont porté sur l’évaluation et la comparaison des performances des différentes technologies d’ordinateurs quantiques.
Il travaille à l’interface entre recherche, industrie et institutions publiques, avec un focus sur les technologies quantiques, le calcul haute performance et leurs applications.
Il contribue à la structuration de projets collaboratifs de R&D, au développement de cas d’usage et à l’animation de l’écosystème quantique, en lien avec les enjeux d’industrialisation, d’intégration technologique et de souveraineté.
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