L'échec franco-allemand révèle le prix de la souveraineté nationale et les limites de la défense européenne
Les gouvernements veulent les avantages économiques de la coopération sans s'entendre sur le contrôle des technologies. Lorsque la souveraineté européenne doit se traduire en brevets et en commandes, les souverainetés nationales refont surface.
Le projet de budget français pour 2027 acte le retrait allemand du programme de chasseur en juin 2026 et prévoit une nouvelle organisation nationale ou une autre coopération. Certaines activités relatives au réseau de combat pourraient se poursuivre ensemble. Le cœur du projet s'est brisé ; certaines collaborations peuvent survivre.
Le problème européen : coopérer sans décider ensemble
Le Système de combat aérien du futur était une coopération entre la France, l'Allemagne et l'Espagne. Son échec révèle une difficulté pour l'Union : promouvoir une industrie commune alors que les États conservent des priorités et des pouvoirs divergents. Il s'agissait d'un projet intergouvernemental, qui n'était pas piloté par les institutions européennes.
Celui qui conçoit et intègre un avion contrôle les compétences, les mises à niveau et les revenus futurs. Pour Paris, protéger ce patrimoine signifie défendre l'autonomie militaire. Pour Berlin, contribuer financièrement sans disposer d'un accès suffisant aux technologies peut devenir une forme de subordination industrielle.
Les logiques nationales n'ont pas été conciliées. Répartir le travail selon des quotas politiques peut nuire à l'efficacité ; concentrer toutes les compétences décisives chez un partenaire peut rendre la coopération inacceptable pour les autres.
Les incitations européennes aux achats conjoints ne remplacent pas des accords sur les exigences, les connaissances, les exportations et le règlement des différends.
La France possède des capacités réelles, mais aucune supériorité illimitée
Paris dispose d'une industrie aéronautique avancée, du Rafale, d'une dissuasion nucléaire et de capacités aéronavales. Le groupe aéronaval du Charles de Gaulle participe aussi à la dissuasion grâce aux Rafale embarqués.
L'emploi depuis un porte-avions et l'autonomie de la composante nucléaire imposent des exigences françaises particulières. Berlin, de son côté, achète 35 F-35 américains, notamment pour assurer la continuité de sa participation au partage nucléaire au sein de l'Alliance atlantique. Les deux conceptions de la sécurité reposent sur des prémisses différentes.
L'ambition devient illusoire lorsque savoir concevoir un avion est présenté comme la garantie de pouvoir soutenir toute une architecture de combat et diriger la défense européenne. La supériorité technologique ne garantit pas l'adhésion des alliés.
Demander des ressources aux alliés tout en leur laissant un rôle subordonné tend à susciter des résistances. Paris doit décider quelle part de son autonomie partager.
Les milliards annoncés et le prix du choix national
Le budget exige une lecture précise : pour 2027, la ligne du programme prévoit environ 2,745 milliards d'euros d'autorisations d'engagement et 557,8 millions de crédits de paiement. Les premières autorisent des engagements pluriannuels ; les seconds, les paiements de l'année. Les confondre revient à gonfler la dépense immédiate.
Le calendrier doit lui aussi être interprété : la deuxième phase de démonstration devrait commencer en 2027, le développement de l'avion opérationnel en 2029, avec une première capacité prévue vers 2040. L'année 2027 ne garantit pas le vol du prototype, pas plus que 2029 ne signifie son entrée en service.
Avancer seul préserve les compétences et la liberté de décision, mais concentre le risque financier. Avec des séries de production plus petites, la recherche et les essais sont amortis sur moins d'exemplaires. Les exportations peuvent alléger la facture, sans constituer une certitude : elles dépendent des prix, de la concurrence et des choix politiques des acheteurs.
Réutiliser les études préserve le patrimoine technique, sans restituer le temps perdu ni supprimer les coûts de réorganisation. Cette réutilisation ne démontre pas l'absence de gaspillage.
Un chasseur du futur ne comble pas les lacunes du présent
L'évaluation militaire doit porter sur l'ensemble du système : capteurs, armes, aéronefs sans pilote, communications protégées, maintenance et formation. L'efficacité dépendra aussi des quantités disponibles et de la continuité opérationnelle.
Le projet futur doit coexister avec les stocks, la protection des bases et la disponibilité des moyens actuels. La souveraineté perd sa valeur pratique si le budget finance une plateforme excellente en sacrifiant ce qui lui permet de combattre.
La fragmentation risque de multiplier les travaux de recherche, les essais et les dispositifs de soutien logistique. La Commission associe le manque de coopération à des coûts unitaires plus élevés et à une dépendance aux importations. Augmenter les budgets sans corriger ce mécanisme peut produire moins de puissance que promis.
Les scénarios : autonomie coûteuse, coopération sélective ou nouvelles dépendances
Dans le premier scénario, la France mène à bien le programme national. Elle renforce son contrôle technologique, mais doit assurer un financement continu, des commandes suffisantes et des coûts d'exploitation compatibles avec son budget.
Dans le deuxième, une coopération sélective s'impose : des avions différents partagent des réseaux, des capteurs ou d'autres composants. Elle peut sauver une partie de l'intégration, à condition de s'accorder sur les interfaces, l'accès aux données et les mises à niveau.
Dans le troisième, les programmes concurrents et les retards se multiplient. Les achats à l'étranger deviennent plus attractifs pour combler les lacunes immédiates, consolidant les dépendances que la rhétorique de l'autonomie promettait de dépasser.
Le programme de l'Italie, du Royaume-Uni et du Japon, qui vise une entrée en service à partir de 2035, montre entre-temps qu'une coopération peut aussi s'organiser hors du périmètre de l'Union. Il ne garantit pas le succès, mais affaiblit l'idée selon laquelle la direction franco-allemande serait la seule voie possible.
La France doit prouver que sa souveraineté est soutenable ; l'Union, que l'intérêt commun peut peser sur les choix nationaux. Pour l'heure, le chasseur européen a trouvé son premier adversaire dans la répartition du pouvoir entre les Européens.
Sources
A propos de l 'auteur
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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