Géopolitique

Le chasseur du futur fait exploser l'Europe de la Défense


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Jeudi 23 Juillet 2026


En voulant bâtir un chasseur commun, Paris et Berlin ont surtout révélé l’illusion d’une souveraineté militaire européenne partagée. Le SCAF s’effondre sous les rivalités industrielles, les doctrines opposées et la crainte française de voir ses compétences stratégiques diluées. L’Europe de la défense se heurte à sa vérité première : l’autonomie ne se mutualise pas quand les futurs divergent.



Le chasseur du futur fait exploser l'Europe de la Défense
* SCAF : ensemble formé par un avion de combat de nouvelle génération, ses drones, ses capteurs et son réseau de mission. Conçu pour incarner une autonomie stratégique européenne, il devait unir France, Allemagne et Espagne, mais ses ambitions se sont heurtées à des divergences industrielles et doctrinales persistantes.

Paris et Berlin découvrent que la souveraineté industrielle ne se partage pas à parts égales

La crise du Système de combat aérien du futur n'est ni un incident technique ni un nouveau retard dans un programme européen. Elle représente l'échec d'une idée politique : construire une autonomie militaire commune sans disposer d'une stratégie commune, de besoins opérationnels identiques et d'une répartition des compétences acceptée par tous.
 
Lors de son audition du 1er juillet devant le Sénat français, Éric Trappier a confirmé que le projet d'avion de combat de nouvelle génération se dirigeait vers l'impasse. Dassault devait en être l'architecte principal, mais l'entrée de l'Espagne a renforcé Airbus, conduisant à une répartition industrielle accordant un tiers à Dassault et deux tiers aux composantes allemande et espagnole du groupe européen.
 
Selon lui, Airbus aurait progressivement revendiqué davantage de responsabilités dans la conception de l'appareil, rendant impossible l'exercice réel de la direction française. La tentative de conciliation menée par Emmanuel Macron et le chancelier allemand n'a pas permis de surmonter le désaccord.

La coopération comme transfert de puissance

Le problème ne concerne pas seulement le partage du travail. Il porte sur la propriété des connaissances, c'est-à-dire sur le véritable capital stratégique de l'industrie militaire.
 
Dassault possède une compétence que très peu de constructeurs européens ont conservée : la capacité de concevoir entièrement un avion de combat en intégrant l'aérodynamique, les armements, la guerre électronique, la mission nucléaire et l'utilisation depuis un porte-avions.
 
La France craint qu'une coopération fondée sur un partage généralisé ne permette à ses concurrents d'acquérir progressivement ces capacités, transformant l'entreprise chargée de diriger le projet en un simple fournisseur.
 
Le Sénat français avait déjà averti que les programmes communs ne devaient pas servir à combler le retard technologique de certains participants aux dépens des entreprises ayant investi pendant plusieurs décennies. Eric Trappier a rappelé qu'une ouverture sans limites de la propriété intellectuelle reviendrait à financer la naissance de concurrents capables, à l'avenir, de développer de manière autonome les mêmes systèmes.
 
Pour Berlin, cette position est pourtant tout aussi rationnelle. La crise de l'automobile et de la chimie pousse l'Allemagne à utiliser l'augmentation des dépenses militaires pour reconstruire des emplois, des compétences et des capacités industrielles.
 
La défense devient le nouveau secteur moteur d'une économie qui a perdu l'énergie russe bon marché, des parts du marché chinois et une partie de sa supériorité manufacturière. Eric Trappier lui-même a évoqué une possible volonté allemande de reprendre le contrôle de l'industrie de l'armement.

Deux doctrines militaires incompatibles

Derrière la rivalité industrielle apparaît une divergence stratégique encore plus profonde.
 
La France a besoin d'un avion capable de participer à sa dissuasion nucléaire, d'opérer depuis un porte-avions, de frapper à longue distance et d'agir avec un degré élevé d'autonomie par rapport aux États-Unis.
 
L'Allemagne reste, au contraire, intégrée au dispositif nucléaire de l'Alliance atlantique et a acheté des F-35 américains afin de transporter les bombes nucléaires américaines déployées en Europe.
 
Paris veut donc préserver une capacité souveraine. Berlin privilégie son intégration avec Washington tout en cherchant à renforcer sa propre industrie. Prétendre que ces deux orientations produiraient automatiquement un seul avion revenait à confondre un compromis diplomatique avec une convergence militaire.
 
L'abandon de l'avion commun ne supprime pas le besoin opérationnel. La France mise désormais sur le Rafale dans sa future version F5, prévue autour de 2035, accompagnée d'un drone de combat et d'un nouveau moteur. Le Sénat a également demandé la réalisation, avant 2035, d'un démonstrateur national d'avion de combat de sixième génération.

Le coût économique de la solitude

Dassault affirme disposer, avec Safran, Thales et le réseau français de fournisseurs, des compétences techniques nécessaires pour poursuivre seul. Mais autonomie technologique ne signifie pas ressources financières illimitées.
 
La conception d'un nouvel avion, de son moteur, de ses drones d'accompagnement, de ses capteurs et de son réseau de combat nécessitera plusieurs dizaines de milliards d'euros. La France devra donc choisir entre une nouvelle augmentation de ses dépenses militaires, la réduction d'autres programmes ou la recherche de partenaires disposés à reconnaître la direction industrielle française.
 
La coopération reste possible, mais elle devra reposer sur le principe selon lequel chaque participant développe ce qu'il sait réellement faire, sans multiplier les structures et les centres de décision.
 
C'est le modèle déjà expérimenté avec le démonstrateur de drone de combat nEUROn, dans lequel les activités avaient été réparties en fonction des compétences industrielles existantes et non selon des quotas politiques établis à l'avance.
 
La Suède, la Belgique, la Grèce ou l'Inde pourraient apparaître parmi les partenaires possibles. Un rapprochement avec le programme mené par le Royaume-Uni, l'Italie et le Japon semble en revanche plus difficile, car celui-ci possède déjà sa propre organisation industrielle et vise une entrée en service plus rapide que le projet franco-allemand.
 

L'Europe de la défense reste une addition de nations

L'échec de l'avion commun démontre qu'il n'existe pas d'industrie militaire européenne indépendante des intérêts nationaux. Chaque gouvernement veut des emplois, des exportations, le contrôle des technologies et la liberté d'utiliser les armes produites.
 
La France défend sa capacité aéronautique. L'Allemagne cherche à transformer le réarmement en une nouvelle politique industrielle. L'Espagne veut accroître le poids de ses entreprises. Les États-Unis observent cette confrontation avec satisfaction : plus l'Europe échoue dans ses grands programmes communs, plus les pays européens achètent des systèmes américains.
 
Paris et Berlin continuent d'affirmer la nécessité de coopérer, même après l'effondrement du projet, mais la réconciliation politique ne supprime pas la concurrence industrielle.
 
La véritable alternative ne se situe pas entre coopération et nationalisme. Elle oppose une coopération fondée sur les compétences à une coopération utilisée pour les redistribuer.
 
Dans le premier cas, l'Europe peut construire une véritable puissance. Dans le second, elle finance les rivalités, les retards et les duplications.
 
L'avion de combat du futur n'a pas échoué par manque de technologie. Il a échoué parce que la France et l'Allemagne voulaient construire le même appareil pour préparer deux avenirs différents.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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