Géopolitique

Le gazole, nouvelle arme de pression sur l'Europe.


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Mardi 6 Octobre 2026


Avoir du pétrole ne suffit plus. Encore faut-il pouvoir le raffiner, l’acheminer et disposer du carburant dont l’économie a besoin. La crise du gazole révèle ainsi une dépendance européenne plus profonde, où raffineries, réserves et exportations deviennent autant de leviers de pression économique et géopolitique.



Le gazole, nouvelle arme de pression sur l'Europe.

Une crise que le prix du pétrole ne suffit plus à expliquer

La crise d'Ormuz révèle une faiblesse longtemps sous-estimée : disposer de pétrole ne garantit pas de disposer des carburants nécessaires à l'économie. Entre le baril extrait et le camion qui livre, il faut des raffineries, des installations adaptées et des routes praticables. Lorsque cette chaîne se fragilise, la dépendance énergétique devient aussi industrielle et politique.
 
Les tensions sur le gazole sont particulièrement fortes. Dans ses prévisions de septembre, l'administration américaine de l'information sur l'énergie souligne que la faiblesse des stocks et la baisse de la production internationale soutiennent les prix de ce carburant. Chaque produit raffiné possède donc ses contraintes propres : une pénurie de gazole peut persister même si le prix du brut se détend. 
 
Une raffinerie produit simultanément plusieurs carburants, dans des proportions liées au pétrole traité et aux équipements disponibles. Elle ne peut pas remplacer à volonté toute sa production d'essence par du gazole. La perte d'installations particulièrement utiles à la production de ce dernier provoque donc un choc sélectif sur l'offre. Les marges de raffinage peuvent s'envoler sans que le volume disponible augmente suffisamment.

Les raffineries, cibles d'une guerre économique

Les attaques contre les installations russes et les perturbations du Golfe se cumulent. L'Agence internationale de l'énergie souligne que, malgré une reprise importante des exportations de brut du Moyen-Orient, les flux de produits raffinés restent fortement contraints. Les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes aggravent particulièrement la tension sur le gazole. 
 
Sur le plan militaire, ces infrastructures présentent une valeur qui dépasse leur production immédiate. Leur arrêt peut réduire les recettes d'exportation, désorganiser les transports et compliquer l'approvisionnement des forces armées. Mais son efficacité opérationnelle dépend des stocks, des réparations, des importations de remplacement et des priorités accordées aux usages militaires. Une raffinerie endommagée ne signifie pas automatiquement une armée immobilisée.
 
Le coût économique déborde néanmoins les frontières du conflit. Le gazole alimente les poids lourds, les machines agricoles et une partie des équipements industriels. Sa hausse renchérit les récoltes, le transport des marchandises et certains coûts de production. Elle peut ainsi ralentir l'activité tout en entretenant l'inflation. Pour les banques centrales, le dilemme est difficile : freiner la demande ne répare pas les installations ni ne rétablit les routes commerciales.

Washington utilise la dépendance de ses alliés

Dans ce contexte, la menace américaine de suspendre les exportations de gazole a constitué un moyen de pression. Selon Reuters, Washington a demandé à Paris et Berlin de puiser dans leurs réserves d'urgence, en évoquant une restriction des livraisons américaines en cas de refus. À l'approche des élections de mi-mandat, la baisse des prix des carburants représente un enjeu intérieur immédiat. 
 
Il faut toutefois intégrer l'évolution du 2 octobre : le G7 a annoncé une libération coordonnée de 100 millions de barils de pétrole et de produits raffinés sur quatre mois, avec une mise sur le marché importante de gazole dès les vingt premiers jours. Il a également réaffirmé son engagement à ne pas restreindre les exportations énergétiques entre ses membres. Trump a ensuite déclaré qu'il n'autoriserait pas l'interdiction des exportations de gazole. 
 
L'embargo demeure donc un scénario de risque, pas une mesure appliquée. La séquence peut se lire comme l'utilisation d'une menace commerciale pour accélérer une décision collective. Elle montre aussi que la solidarité entre alliés peut être soumise à une négociation sur les stocks, les prix et la répartition du coût de la crise.
 
Une interdiction aurait cependant pu produire des effets contraires à ceux recherchés. Si les raffineries américaines perdaient leurs débouchés extérieurs et réduisaient leur activité, la production d'essence pourrait également diminuer. Le soulagement initial sur le gazole risquerait alors de s'accompagner de nouvelles tensions sur d'autres carburants. Les conséquences dépendraient de la durée du blocage, du stockage disponible et de la réaction des producteurs.
 

Les réserves donnent du temps, pas de nouvelles raffineries

Pour l'Europe, trois scénarios restent ouverts. Une amélioration des flux, combinée au déblocage des réserves, pourrait atténuer les prix. Une perturbation prolongée maintiendrait une pression sur les transports et les entreprises, malgré ce soutien temporaire. De nouvelles attaques ou restrictions commerciales pourraient enfin absorber rapidement les volumes remis sur le marché et relancer les tensions.
 
La Commission européenne indiquait le 2 octobre que l'approvisionnement européen en gazole restait stable, malgré des prix élevés. Il serait donc excessif de présenter une pénurie généralisée comme acquise. La vulnérabilité réside dans la faible marge de manœuvre face à un choc supplémentaire et dans le coût croissant du maintien des approvisionnements.
 
Libérer des réserves permet de traverser une période difficile. Il faudra ensuite les reconstituer. La réponse durable passe par la diversification des fournisseurs, la sécurité des infrastructures, une meilleure coordination des capacités de raffinage et une réduction progressive des usages les plus difficiles à remplacer.
 
La leçon géopolitique concerne l'autonomie de décision. Lorsque l'accès à un carburant essentiel dépend d'un fournisseur capable d'en menacer la livraison, celui-ci dispose d'un levier sur ses partenaires. L'Europe peut acheter des barils et négocier un répit. Sa sécurité exigera aussi les moyens industriels et logistiques de résister à la prochaine interruption.

Sources


A propos de l'auteur

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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