J.S. : Votre livre blanc met en lumière des dynamiques inattendues. Quelles sont, selon vous, les tendances qui devraient réellement surprendre les professionnels de la veille ? Vous abordez la montée en puissance du double numérique du veilleur, une mémoire collective générée par les agents IA plus stable que celle des organisations elles-mêmes, et plus étonnant encore la sérendipité algorithmique. Pouvez-vous nous aider à mieux vous comprendre.
Christophe Deschamps : Ce qui devrait surprendre, c'est moins la puissance des agents que ce qu'ils pourraient apprendre de nous.
Un agent doté de mémoire persistante ne se contenterait plus de retenir où chercher, il apprendrait comment vous cherchez : ce que vous consultez sans le déclarer (le profil attentionnel) et ce que vous lui demandez explicitement (le profil intentionnel).
Si l'on superpose les deux, on obtiendrait à terme un double numérique de votre expertise, capable de veiller pendant que vous dormez. Ce n'est pas une simple prédiction : la mémoire persistante est déjà déployée chez ChatGPT, Claude, Gemini ou Copilot, et le protocole MCP est déjà là pour brancher ces agents sur vos sources. Toutes les briques sont en place ; ce qui reste projectif, c'est leur assemblage et la vitesse à laquelle il se fera.
Connectez ces doubles à l'échelle d'une organisation et ils pourraient dessiner la carte de ce qu'elle surveille, redoute et cherche à savoir : ses intentions, autrement plus précieuses pour un concurrent que n'importe quel document stratégique. Quant à la sérendipité, le paradoxe tient en une phrase : plus l'agent vous connaît, mieux il vous sert sur le connu, et plus il risque de vous rendre aveugle à l'inattendu. Or c'est précisément là que sont susceptibles de se loger les signaux faibles.
Un agent doté de mémoire persistante ne se contenterait plus de retenir où chercher, il apprendrait comment vous cherchez : ce que vous consultez sans le déclarer (le profil attentionnel) et ce que vous lui demandez explicitement (le profil intentionnel).
Si l'on superpose les deux, on obtiendrait à terme un double numérique de votre expertise, capable de veiller pendant que vous dormez. Ce n'est pas une simple prédiction : la mémoire persistante est déjà déployée chez ChatGPT, Claude, Gemini ou Copilot, et le protocole MCP est déjà là pour brancher ces agents sur vos sources. Toutes les briques sont en place ; ce qui reste projectif, c'est leur assemblage et la vitesse à laquelle il se fera.
Connectez ces doubles à l'échelle d'une organisation et ils pourraient dessiner la carte de ce qu'elle surveille, redoute et cherche à savoir : ses intentions, autrement plus précieuses pour un concurrent que n'importe quel document stratégique. Quant à la sérendipité, le paradoxe tient en une phrase : plus l'agent vous connaît, mieux il vous sert sur le connu, et plus il risque de vous rendre aveugle à l'inattendu. Or c'est précisément là que sont susceptibles de se loger les signaux faibles.
J.S. : Quels chiffres nous proposeriez-vous de retenir pour illustrer les tendances plus significatives de ce domaine ?
Trois chiffres du baromètre Archimag 2025.
88 % des veilleurs utilisent l'IA générative au travail et 52 % quotidiennement : ce sont les plus avancés de tous les métiers de l'information. Mais 23 % seulement citent la veille comme usage de l'IA. Autrement dit, ils s'en servent autour de la veille, pour synthétiser, rédiger, traduire, pas encore comme veilleur. C'est exactement ce que l'IA agentique va faire basculer.
Enfin, 76 % citent la confidentialité comme préoccupation majeure : ils pressentent que la mémoire de leur agent est devenue un coffre-fort dont la porte donne sur l'extérieur.
88 % des veilleurs utilisent l'IA générative au travail et 52 % quotidiennement : ce sont les plus avancés de tous les métiers de l'information. Mais 23 % seulement citent la veille comme usage de l'IA. Autrement dit, ils s'en servent autour de la veille, pour synthétiser, rédiger, traduire, pas encore comme veilleur. C'est exactement ce que l'IA agentique va faire basculer.
Enfin, 76 % citent la confidentialité comme préoccupation majeure : ils pressentent que la mémoire de leur agent est devenue un coffre-fort dont la porte donne sur l'extérieur.
J.S. / Quelles sont vos hypothèses d’évolution, et à quel horizon ? Nous avons noté l’émergence d’un écosystème de doubles numériques. Puis un scénario qui redéfinit la centralisation des mémoires organisationnelles, enfin le rôle de la sérendipité pilotée, où les organisations paramètrent volontairement des zones d’exploration aléatoire pour stimuler l’innovation. Quels sont les autres constats auxquels vous vous intéressez ?
Mon horizon est celui de la courte nouvelle qui fait office de prologue : une journée de veille en 2029, trois ans, pas dix car trop risqué. D'ici là, deux déplacements me semblent probables.
Le premier concerne le filtrage : il se ferait avant que vous n'interveniez, si bien que vous ne verriez plus ce que l'agent a écarté. D'où la nécessité d'une « veille de la veille », c'est-à-dire consacrer chaque jour un moment à parcourir ce que l'agent a jugé non pertinent, parce que c'est souvent là que pourraient se cacher les signaux qui comptent.
Le second concerne le temps du veilleur : moins de collecte et de tri, davantage de paramétrage des agents, de contrôle de leurs sources et de vérification de ce qu'ils produisent. L'effort ne disparaît pas, il change de nature. Le curseur de sérendipité, lui, n'existe encore dans aucun outil de veille alors que les briques sont là (voir notamment SOLAR et SERAL côté algorithmes) ; le premier éditeur qui l'implémentera prendra une longueur d'avance.
Le premier concerne le filtrage : il se ferait avant que vous n'interveniez, si bien que vous ne verriez plus ce que l'agent a écarté. D'où la nécessité d'une « veille de la veille », c'est-à-dire consacrer chaque jour un moment à parcourir ce que l'agent a jugé non pertinent, parce que c'est souvent là que pourraient se cacher les signaux qui comptent.
Le second concerne le temps du veilleur : moins de collecte et de tri, davantage de paramétrage des agents, de contrôle de leurs sources et de vérification de ce qu'ils produisent. L'effort ne disparaît pas, il change de nature. Le curseur de sérendipité, lui, n'existe encore dans aucun outil de veille alors que les briques sont là (voir notamment SOLAR et SERAL côté algorithmes) ; le premier éditeur qui l'implémentera prendra une longueur d'avance.
Mais le constat qui m'occupe le plus est ailleurs : l'agent extrapole, il ne change pas d' « étage ». Un modèle de langage prolonge ce que son corpus a déjà dit ; il peut diversifier ses extrapolations, il ne « pense » pas lui-même hors du cadre, du moins pas encore. Le saut abductif, c'est autre chose : partir d'un fait surprenant et aller chercher l'hypothèse qui l'explique dans un champ que personne n'avait convoqué et rarement volontairement. Le veilleur qui reconnaît dans un jeu de rachats croisés entre laboratoires la mécanique des alliances décrite par Thucydide ne prolonge pas une tendance sectorielle, il change d'étage explicatif, et il le peut parce qu'il a lu Thucydide dix ans plus tôt, probablement sans savoir ni si, ni quand cela lui serait utile.
Oui, je parle encore de sérendipité ici. Un modèle de langage a, en un sens, tout lu, Thucydide compris. Ce qui lui manque, du moins pour l’instant, c'est le geste : aller chercher de lui-même cette clé dans un dossier où rien ne le convoque, et reconnaître qu'elle est féconde. C'est là que la valeur de l'analyste devrait se concentrer, justement parce que tout le monde disposera des mêmes agents.
J.S. : Vous avez confié la préface à une personnalité qui compte dans l’écosystème de la veille, Patrick Cappe de Baillon. Pourquoi ce choix, et qu’apporte t il à votre propos ?
Parce que Patrick suit ces questions depuis l'intérieur d'une organisation où la protection du patrimoine scientifique et technique n'est pas un slogan. Il ne commente pas la technologie, il sait ce qu'il en coûte de la faire vivre dans un environnement contraint, ce qui donne au volet sur la sécurité des mémoires agentiques un ancrage que je n'aurais pas pu apporter seul.
Et sa préface dit en quatre paragraphes ce que je mets trois volets à démontrer : face à des machines qui collectent et synthétisent de mieux en mieux, ce sont l'intuition, l'étonnement et le doute du veilleur qui prennent de la valeur.
Et sa préface dit en quatre paragraphes ce que je mets trois volets à démontrer : face à des machines qui collectent et synthétisent de mieux en mieux, ce sont l'intuition, l'étonnement et le doute du veilleur qui prennent de la valeur.
J.S. : Quels sont vos projets à court terme ? Peut-être une remarque plus personnelle, un conseil, une formation, un rendez-vous …
À court terme, je codirige avec Olivier Le Deuff un numéro spécial de la Revue internationale d'intelligence économique (R2IE) consacré aux méthodes d'analyse, et je continue à former à l'IA appliquée à la veille, en intra comme en inter. Puisque le livret plaide pour une confiance calibrée, un conseil : avant de déployer un agent, posez-vous trois questions. À quoi aura-t-il accès, que gardera-t-il en mémoire, qui pourra la consulter.
Pour aller plus loin ...
Si vous n'avez pas les réponses, ou si vous avez en tête un sujet que personne ne suit vraiment chez vous, c'est exactement le genre de conversation par laquelle nous pourrions commencer : https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7505532333874126848/
A propos de l'auteur
Christophe Deschamps, Intelligence Économique Ph.D , est chercheur et docteur en sciences de l'information et de la communication au CEREGE (Université de Poitiers). Consultant-formateur spécialisé dans la veille stratégique, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre technologies, usages et circulation de l'information, tant dans leurs dimensions personnelles que professionnelles.
Depuis 2004, il anime le blog outilsfroids.net, espace d'observation et d'expérimentation autour des technologies de l'information. Il y teste et documente des outils de veille, d'OSINT et de gestion des connaissances, en cherchant à comprendre comment leurs usages transforment nos pratiques quotidiennes. Par cette approche pragmatique et réflexive il souhaite éclairer la manière dont les innovations, depuis le web 2.0 jusqu'aux IA génératives, modifient en profondeur nos façons d'apprendre, de collaborer et de produire du sens.
Publications :
- La boîte à outils de l'intelligence économique. Dunod. 2011
- Organisez vos données personnelles. L'essentiel du Personal Knowledge Management. Eyrolles. 2011
- Le nouveau management de l'information. FYP. 2009
Auteur sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/chdeschamps/
Thèse : "La phase d’analyse dans le cycle de la veille stratégique : conditions d’une mise en œuvre pertinente dans le cadre d’organisations françaises " Lien Thèses.fr
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