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Les voix du feu (2) : Hervé Degrave, trois générations de forêt parties en fumée. Olivier Cardini


Jacqueline Sala
Vendredi 18 Septembre 2026


Cet été, la Gironde a brûlé comme jamais. De nombreux acteurs étaient sur le terrain, pompiers, militaires, bénévoles, acteurs de la forêt et artisans locaux se sont relayés jour et nuit, dans une chaleur écrasante et une fumée permanente, pour sauver ce qui pouvait l'être. Sans leur engagement, sans compter leurs heures ni leur fatigue, le bilan aurait été bien plus lourd.



Notre deuxième entretien se déroule avec Hervé Degrave qui est exploitant forestier et président d’une association de chasse à Audenge, sur le bassin d’Arcachon, où il perpétue une tradition familiale enracinée dans la gestion et l’exploitation des pins des Landes de Gascogne. Issu d’une lignée de forestiers, il incarne la transmission d’un savoir-faire local lié à la résine, au bois et à l’entretien des massifs forestiers du Bassin.

Olivier Cardini : Bonjour Hervé Degrave. Vous êtes exploitant forestier et président d’une association de chasse d'Audenge, sur le bassin d'Arcachon. Vous vivez près de la forêt depuis toujours. Comment avez-vous vécu ces incendies de l'été, et avez-vous été touché personnellement ?

Hervé Degrave : Très mal, franchement. On n'avait jamais vu ça. Moi, pas sur Audenge où j'habite, mais sur la commune de Lanton, juste à côté, j'ai perdu 90 hectares. Financièrement, c'est un coup dur. Mais le plus dur, c'est le côté sentimental : c'était la propriété de la famille, celle de mon grand-père. Les deux mis ensemble, ça fait beaucoup à encaisser.

OC : À quel moment avez-vous compris qu'on basculait dans une crise hors norme ?

HD : Quand on a vu la réaction de la préfecture, avec les évacuations en cascade. Une commune, deux, trois, quatre... jusqu'à 225 000 personnes évacuées au total. Plus grosse évacuation depuis la guerre. Là, on a compris que ce n'était pas un feu comme les autres.

OC : Sur le terrain, comment s'est organisée la gestion de crise entre pompiers, élus, habitants et autorités ?

Les voix du feu (2) : Hervé Degrave, trois générations de forêt parties en fumée. Olivier Cardini
HD : Il y a eu deux mondes. Les maires, qui sont proches du terrain, qui vivaient les choses comme les habitants. Et puis les gens hors-sols, ceux qui ont géré l'évacuation, qui ont fait un peu n'importe quoi et qui ne voulaient surtout pas écouter les gens du coin, ceux qui connaissent la forêt par cœur

OC : Et l'information, pendant la crise, comment circulait-elle ?

HD : Beaucoup par les réseaux sociaux/messageries. Les agriculteurs, les chasseurs, les bénévoles filmaient et faisaient passer ce qu'ils voyaient en direct. À côté, il y avait les infos officielles et les chaînes d'info. Et la DFCI, (la défense de la forêt contre l'incendie), créée par les propriétaires forestiers après les grands feux d'avant-guerre. Mais en Gironde, les autorités des pompiers refusent que la DFCI intervienne avant eux, contrairement aux Landes.

Et justement, dans les Landes, un départ de feu, c'est sept ou huit hectares en moyenne. Chez nous, c'est dix fois plus. Pourtant même climat, même géographie. J'ai entendu une autorité dire à la télé que c'était une question de climat différent entre les deux départements. Ça mérite qu'on se pose des questions.
 

OC : Parlez-moi des initiatives spontanées, moins médiatisées, mais importantes.

HD : Les agriculteurs sont venus, de partout, avec les chasseurs et des artisans de la région. Camions, citernes de mille litres, motopompes. Sans eux, je ne veux pas savoir combien de maisons auraient brûlé en plus. Ils ont tenu jour et nuit, au péril de leur matériel et de leur santé.

Et depuis, il y a une autre initiative : les chasseurs locaux vont tous les jours en forêt donner à boire et à manger aux animaux de la forêt, qui n'ont plus grand-chose pour se nourrir. Pendant le feu, certains animaux ont fui par instinct de survie, d'autres ont brûlé ou ont été blessés.

OC : Dans une crise pareille, la cohésion est essentielle mais fragile. Quelles ont été les principales tensions ?

HD : Elles venaient surtout des autorités. Des gens se présentaient spontanément pour aider, et on leur demandait d'aller s'inscrire je ne sais où, d'attendre quatre ou cinq jours une autorisation. Le temps qu'ils l'obtiennent, tout était déjà brûlé. Heureusement, la plupart n’ont pas écouté. Sinon, ça aurait été bien pire.

OC : Et l'évacuation elle-même ? Vous aviez des animaux à déplacer.

HD : Catastrophique. Entre deux villes voisines, il pouvait y avoir une demi-heure de décalage dans les ordres d'évacuation, et tout se bloquait sur les routes. Des gens ont renoncé à partir le premier jour, bloqués cinq heures sans bouger, avec des voitures qui arrivaient de partout à chaque rond-point. Sous une chaleur énorme. Si le feu était arrivé sur ces zones bloquées, ça aurait pu être un vrai drame humain.

Moi, j'ai quinze chiens de chasse et deux chevaux. Il a fallu organiser tout ça dans l'urgence. Des amis, de l'autre côté de la Garonne, m'ont accueilli avec un grand terrain, sans hésiter. Je ne les remercierai jamais assez. C'est là qu'on voit la vraie solidarité : des gens sont venus spontanément défendre les maisons de leurs amis, aux côtés des bénévoles déjà présents. Sans ça, sur les 250 maisons brûlées, je pense qu'on en aurait eu beaucoup plus.
 

OC : Avec votre regard de forestier, quel enseignement tirez-vous sur la façon d'entretenir et de surveiller cette forêt ?

HD : Ma forêt avait été entièrement nettoyée l'an dernier. Ça ne l'a pas empêchée de brûler. Sur les essences, on me dit qu'il faudrait diversifier. Mais je suis en contact avec des chercheurs de l'INRA, juste à côté : chez nous, seul le pin maritime et le chêne-liège tiennent vraiment. Le reste ne pousse pas dans nos sols. Diversifier, techniquement, c'est très compliqué.

En revanche, sur la prévention, on manque clairement de pare-feux. Un pare-feu, c'est une bande nettoyée, maintenue à nu, où le feu n'a plus rien à brûler. Ça existait avant, et avec le temps, comme il y avait moins d'incendies, on a un peu laissé tomber. Il va falloir s'y remettre sérieusement. Et il y a un vrai souci sur les méthodes d'attaque du feu en Gironde.

Dans les Landes, ils ne travaillent pas pareil, et les résultats parlent d'eux-mêmes. On ferait bien d'aller regarder comment ils font.
 
Pour ma part, je vais replanter, c'est la propriété familiale. Mon fils, lui, ne récupérera pas grand-chose, des cendres. Moi, à mon âge, je ne reverrai plus cette forêt telle que je l'ai connue. Mon petit-fils, qui a dix ans, pourra commencer à l'exploiter dans une quarantaine d'années, à 50 ans. Une génération entière saute. Mon grand-père me disait, quand j'avais douze ans, que ce serait moi qui exploiterais les grands arbres qu'il replantait. Il a replanté en 99, la tempête a tout couché. Replanté encore, en 2006 tout a brûlé. Ça fait trois générations où cette forêt n'aura rien rapporté à personne.
 

OC : Vous avez évoqué une gestion difficile au départ de l'incendie...

HD : Le feu a démarré accidentellement, un broyeur d’une entreprise qui touche une pierre, des étincelles. Les gens sur place ont essayé d'éteindre pendant un quart d'heure, sans y arriver, avant d'appeler les pompiers. Premier camion arrivé : il s'est mis en protection d'une maison, sans intervenir sur le feu. Un autre camion s'est embourbé dans un fossé. Résultat, avant que d’autres secours arrivent, du temps perdu avant qu'on attaque vraiment le feu. Dans un incendie, la règle, c'est d'intervenir tout de suite, sinon ça devient incontrôlable. Après, avec la chaleur, la sécheresse et un peu de vent, c'était déjà trop tard.I

l y a aussi eu des propositions pour créer des pare-feux rapidement. Les équipes qui s'en sont chargées ont fait 168 kilomètres de pare-feux en deux jours, un travail énorme. Mais entre la proposition et la décision, à cause de réflexion sur des questions de coût, on a perdu 72 heures. Pendant ce temps, le feu avançait.

Dans un incendie, il y a une règle infaillible, il faut intervenir tout de suite autrement après cela devient catastrophique.

On aurait pu éviter une partie des dégâts rien qu'en décidant plus vite. Les gens qui gèrent ce genre de crise ferait bien d'écouter les gens de terrain, mais, il n’écoute pas les gens de terrain qui ont l'habitude et qui vivent depuis toujours sur ses zones plutôt que d’écouter des experts internationaux, qui sont certainement très compétents mais n'ont pas la connaissance particulière du terrain sur le bassin d'Arcachon et dans les landes.

OC : Justement, les compétences locales sont-elles assez prises en compte ?

HD : Pas assez, non. Les forestiers, les bénévoles de la DFCI, les chasseurs connaissent chaque chemin, chaque piste où on peut faire passer un camion de pompiers en sécurité. Quand ils proposent leur aide pour guider, le commandement ne veut même pas en entendre parler, au point de menacer de les faire expulser par la gendarmerie. Il y a vraiment un travail à faire sur l'écoute mutuelle.

OC : Pour finir, quelles leçons faudrait-il tirer de cet été 2026 ?

HD : On aurait dû les tirer bien avant, on a déjà eu la Teste en 2022, 28 000 hectares brûlés à trente kilomètres d'ici, plus 5 000 à Saumos et Le Temple. Ça a rebrûlé exactement au même endroit en 2026. Apparemment, aucun enseignement n'a été retenu.

Les pompiers de Marseille sont arrivés, soixante camions, et on les a laissés sur place un jour et demi sans rien faire, à attendre des ordres. Une volontaire pleurait, elle demandait pourquoi on les avait fait venir si c'était pour ne pas les laisser arroser le feu. Les pompiers sur le terrain, ceux qui prennent des risques, ne sont pas en cause, au contraire. Le problème, ce sont les ordres, donnés par les mêmes personnes qu'il y a quatre ans. Des sinistrés ont posé la question en direct à la télé : quand est-ce que vous démissionnez ? Pour moi la réponse n’est jamais, sauf départ à la retraite prochain. On croise les doigts ici pour que le suivant tire les leçons.

Il manque une vraie coordination entre tous les acteurs. Et pour l'avenir de la forêt, ce sera compliqué. Certains parlent d'intercaler des cultures, du maïs par exemple, autour de parcelles plus petites, parce que le feu ne passe pas là où il y a du maïs. Pour la replantation, beaucoup de propriétaires vont avoir du mal : le bois brûlé ne vaut presque plus rien sur le marché, et replanter coûte une fortune. Ceux qui ont 800 hectares brûlés, c'est un million d'euros de replantation. Moi, je suis assuré pour ça, donc je pourrai replanter. D'autres n'auront pas cette chance.

Et puis il y a les conséquences économiques, pour les commerçants, le tourisme, l'image du bassin. Le paysage, aujourd'hui, c'est quarante kilomètres sur quarante kilomètres où il ne reste rien. C'est très dur à regarder.
 

A propos de ...

Hervé Degrave est exploitant forestier et président d’une association de chasse à Audenge, sur le bassin d’Arcachon. Héritier d’une tradition familiale profondément ancrée dans l’exploitation des pins des Landes de Gascogne, il consacre sa vie à la gestion de la forêt. Touché de plein fouet par les incendies qui ont ravagé la Gironde, il a perdu 90 hectares de forêt familiale. Son témoignage mêle l’expérience du terrain, la transmission intergénérationnelle et la défense des savoir-faire forestiers locaux.

"Oser être soi". Entretien avec Olivier Cardini
Olivier Cardini est consultant en intelligence économique depuis 1996. Installé en Bretagne, il accompagne ses clients de manière personnalisée pour les aider à mieux comprendre et décoder leur environnement, souvent complexe, et à renforcer les coopérations en plaçant l’humain au centre.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

Son travail consiste notamment à identifier les risques, en particulier ceux liés au facteur humain et aux pratiques de social engineering. Il aide ensuite les équipes à transformer ces signaux faibles en pistes d’action concrètes.

Il intervient aussi comme formateur auprès d’étudiants, de dirigeants et de leurs équipes. Par ailleurs, il organise ou co-organise régulièrement des événements professionnels, comme des tables rondes et des conférences.

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