Géopolitique

Lisez ! « Adieu Afrique. Histoire d’une rupture fatale » (Fayard). Entretien avec Pascal Lorot


Jacqueline Sala
Lundi 14 Septembre 2026


Pascal Lorot, votre analyse dans le livre que vous venez de publier aux Editions Fayard, apporte « un diagnostic sans complaisance sur l’écart grandissant entre l’Afrique réelle et les représentations qui dominent encore au sein des élites françaises. Cet état-des-lieux — recul commercial, impasses sécuritaires, héritages mémoriels, limites de l’aide — ouvre un débat essentiel sur la manière dont la France peut réinventer sa relation au continent. Merci de nous éclairer sur les quatre priorités que vous tracez.
Votre première priorité est de faire de la France le catalyseur d’une politique européenne en Afrique.



Lisez ! « Adieu Afrique. Histoire d’une rupture fatale » (Fayard). Entretien avec Pascal Lorot
Lien vers l'ouvrage : « Adieu Afrique. Histoire d’une rupture fatale » (Fayard)

Merci. Mon diagnostic se veut sans complaisance, parce que le décrochage français, à force d'être habillé en fatalité, a fini par se banaliser. J'ajoute une conviction : le redressement est à notre portée, à condition que la France cesse d'attendre d'un tiers, fût-il européen, ce qui relève d'abord de sa propre volonté.

La France a une longue histoire commune avec l'Afrique. Pourquoi juger bon d'associer l'Europe à son (re)développement sur ce continent, alors que de nombreux pays européens sont directement concurrents des entreprises françaises ?

Pascal Lorot. Parce qu'il faut distinguer le levier de la barre. L'Europe est un levier de moyens ; la barre, elle, doit rester tenue par la France. Votre objection est juste, et je la fais mienne : nos partenaires européens sont aussi nos concurrents, et je serais le dernier à vouloir diluer notre effort dans une politique communautaire où Paris ne serait qu'une voix parmi vingt-sept.

C'est pourquoi je vois l'Europe non comme un copilote, mais comme une caisse de résonance et un financeur. La France possède sur ce continent ce qu'aucun autre Européen ne détient : la langue, l'histoire, les réseaux humains, la connaissance intime du terrain. Cet actif est le nôtre, et il n'est pas partageable.

Toute l'intelligence consiste à mobiliser les instruments financiers européens — les grands mécanismes d'investissement, la force de frappe du marché unique — au service d'une stratégie que la France conçoit et conduit. Je le dis d'une image : on s'appuie sur l'Europe comme on prend appui sur un mur pour sauter plus haut, sans jamais lui céder l'initiative. Notre erreur passée fut de confondre l'européanisation avec l'effacement. Je veux l'européanisation des moyens, jamais celle du dessein.
 

Quels points d'inflexion dans les relations franco-africaines considérez-vous comme les plus déterminants pour les cinq prochaines années ?

Lisez ! « Adieu Afrique. Histoire d’une rupture fatale » (Fayard). Entretien avec Pascal Lorot
P.L. - Trois basculements me paraissent décisifs, et la fenêtre pour les négocier est étroite.

Le premier est la bataille des ressources stratégiques. Les minerais critiques redistribuent les cartes ; celui qui sécurisera des partenariats industriels — et non de simples contrats d'extraction — tiendra un avantage durable. C'est maintenant que se signent les accords qui vaudront pour vingt ans.

Le deuxième est le renversement générationnel. Une jeunesse africaine, massive et connectée, arrive aux commandes ; elle juge la France non sur son passé mais sur ce qu'elle offre aujourd'hui. Gagner cette génération, ou la perdre : tout se joue dans les cinq ans.

Le troisième est la sortie de l'ornière sécuritaire. L'après-Barkhane peut devenir soit un abandon pur et simple, soit la matrice d'un partenariat repensé. Le point d'inflexion, c'est notre capacité à transformer un retrait subi en repositionnement choisi — sécurité à la demande, formation, renseignement — sans jamais reprendre la posture de l' »occupant ».

Ce double discours — repentance et paternalisme — a fortement affaibli le poids politique de la France. Le renouveau ne viendrait-il pas de partenariats entre entreprises françaises et africaines ?

P.L. - Vous touchez au cœur du sujet, et j'en suis convaincu : c'est l'entreprise, non l'État, qui reconstruira la relation. Notre parole publique est aujourd'hui grevée d'un passif idéologique qui la rend inaudible ; chaque discours ministériel est écouté à travers le filtre du soupçon. L'entreprise, elle, parle une langue que la jeunesse africaine attend : celle des projets, des emplois, des compétences transférées.

Le partenariat d'entreprise à entreprise a une vertu que la diplomatie a perdue : il traite d'égal à égal par nature, parce qu'il repose sur un intérêt réciproque et vérifiable. Un contrat industriel bien conçu — coentreprise, transformation locale, formation, montée en compétence des cadres africains — dit plus de respect que mille discours de repentance. Et il produit ce que la parole ne produit jamais : de la valeur partagée, donc de la confiance.

J'en tire une règle : la France doit dépolitiser sa relation économique et re-politiser sa relation humaine — laisser les entreprises avancer sans les alourdir de nos tourments mémoriels, et réserver l'action publique à ce qu'elle sait faire : la langue, la formation, la culture, la sécurité. C'est en cessant de tout surplomber que l'État redeviendra utile.
 

Peut-être une remarque plus personnelle, un conseil, un rendez-vous...

Un conseil, d'abord, qui vaut pour tout dirigeant français tenté par l'Afrique : allez-y voir de vos propres yeux, et vite. Le plus grand handicap français n'est ni le capital ni la compétence — c'est la représentation périmée que nous entretenons d'un continent que nous ne fréquentons plus. On ne fait pas d'affaires avec une carte postale. L'Afrique réelle — celle d'Abidjan, de Nairobi, de Kigali, de Lagos — ne ressemble en rien à celle que décrivent nos plateaux de télévision.

Et un rendez-vous, justement, pour joindre le geste à la parole : Lagos, en mars 2027, pour la septième édition du Choiseul Africa Business Forum. C'est là, dans la capitale économique du continent, que se retrouvent celles et ceux qui font l'Afrique — entrepreneurs, investisseurs, dirigeants, jeunes talents. Non pas ceux qui la commentent depuis Paris, mais ceux qui la construisent. Je n'invite pas à un colloque de plus : j'invite à venir prendre le pouls d'un continent en mouvement, et à y nouer les partenariats qui compteront demain. Ce rendez-vous de Lagos est, très concrètement, l'une des mains que l'Afrique tend encore à la France. À nous de la saisir.

A propos de Pascal Lorot

Pascal Lorot, économiste et spécialiste des relations internationales, est le président de l’Institut Choiseul, qu’il a fondé pour promouvoir l’analyse stratégique et l’émergence des leaders économiques.
Ancien diplomate et conseiller ministériel, il a contribué à structurer la réflexion française sur la géoéconomie, discipline qu’il a introduite dans le débat public.
Auteur de nombreux ouvrages, il explore les dynamiques de puissance, les transformations africaines et les enjeux industriels. Son travail se distingue par une approche de terrain et une lecture fine des rapports de force contemporains.

Lien vers l'ouvrage : « Adieu Afrique. Histoire d’une rupture fatale » (Fayard)

Entretien avec Jean-Marie Carra

Docteur en Pharmacie, diplômé de Biologie Humaine, DESS d’Administration des Entreprises, DESS de Finance et de Fiscalité Internationales.auditeur en Intelligence Économique et Stratégique à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), le Professeur Jean-Marie CARRARA est d’abord attiré par la santé de l’Homme puis par celle des entreprises qui relève de la même exigence.
Gardez le contact :  www.sicafi.eu
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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