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Panorama des risques : dépendances, ingérences et prédations dans l’économie globale. Augustin de Colnet

PANORAMA DES MENACES EN INTELLIGENCE ÉCONOMIQUE II


Jacqueline Sala
Lundi 20 Avril 2026


La compétition mondiale n’a plus rien d’un affrontement feutré entre acteurs rationnels. Elle s’est muée en une guerre économique totale où chaque dépendance devient un levier de coercition, chaque norme un projectile juridique, chaque information une munition stratégique. À partir des travaux d’Augustin de Colnet, ce panorama décrypte les mécanismes d’une conflictualité désormais permanente et propose une lecture opérationnelle pour dirigeants et stratèges.



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Panorama des risques : dépendances, ingérences et prédations dans l’économie globale. Augustin de Colnet

La dépendance, première arme de destruction économique

La mondialisation avait promis l’efficience, elle a accouché d’une vulnérabilité systémique. Les chaînes d’approvisionnement, autrefois célébrées pour leur fluidité, sont devenues des points d’étranglement activés au gré des rapports de force. L’embargo américain visant Huawei en 2020 a illustré la brutalité d’un étranglement technologique capable de paralyser un géant industriel en quelques semaines. En France, la grève de maintenance orchestrée par General Electric contre EDF a rappelé que la dépendance industrielle peut se transformer en chantage direct, même au cœur d’un secteur aussi stratégique que le nucléaire.

La pandémie de Covid-19 a révélé l’ampleur de la fragilité européenne, dépendante à 80 % de principes actifs produits en Asie. Les détournements de cargaisons de masques sur les tarmacs chinois ont montré que, dans la tempête, la loi du plus fort remplace instantanément les règles du commerce international. Dans la Défense, l’extraterritorialité des composants — de la puce américaine ITAR aux boîtes de vitesses allemandes — permet à des États tiers de bloquer des contrats souverains. Quant aux terres rares, leur quasi-monopole chinois transforme chaque différend diplomatique en menace potentielle sur des pans entiers de l’industrie mondiale.
Cette dépendance structurelle n’est pas un accident : elle est devenue une arme.

Le droit comme instrument de capture

L’arsenal judiciaire constitue désormais un champ de bataille à part entière. L’extraterritorialité américaine, en particulier, permet de frapper des entreprises étrangères sous couvert de conformité. L’affaire Alstom en est l’illustration la plus emblématique : l’arrestation de Frédéric Pierucci a servi de levier pour forcer la cession de la branche énergie au concurrent américain General Electric. La procédure de discovery, utilisée contre Soitec, a permis à un acteur américain d’obtenir des informations techniques sensibles sous prétexte de litige.

Le changement de pavillon, lui, agit comme un signal de vulnérabilité. Après le rachat de Monsanto par Bayer, les litiges américains liés au Roundup se sont multipliés, entraînant des provisions colossales. Les amendes infligées à BNP Paribas, Airbus ou ZTE montrent que le juge peut non seulement sanctionner, mais remodeler un secteur entier en décapitant des directions, en imposant des surveillances intrusives ou en forçant des restructurations.
Le droit n’est plus un cadre : c’est une arme de conquête.

L’information, champ de bataille invisible mais létal

Dans une économie fondée sur la connaissance, la valeur d’une entreprise repose sur ses secrets et sa réputation. Ces deux piliers sont désormais ciblés avec une précision chirurgicale. La Chine a ainsi utilisé de faux appels d’offres pour siphonner le savoir-faire ferroviaire de Siemens et Alstom avant de lancer son propre TGV. Les audits intrusifs menés par des cabinets étrangers, parfois mandatés dans le cadre d’enquêtes anticorruption, ouvrent des brèches dans les réseaux commerciaux et les communications internes.

La déstabilisation informationnelle frappe encore plus vite. Le faux communiqué visant Vinci en 2016 a suffi à faire fondre près d’un cinquième de sa capitalisation en une demi-heure. Les campagnes de dénigrement sectorielles, comme celles menées contre les paratonnerres français, montrent que la réputation d’une filière peut être méthodiquement sapée pour favoriser des normes
concurrentes.


Face à ces attaques, les contre-mesures deviennent vitales : souveraineté numérique du personnel, sanctuarisation des audits, vérification systématique des informations sensibles. Le capital immatériel n’est plus un actif : c’est un front.

L’humain, cible ultime de l’influence

Aucune stratégie de puissance ne peut contourner le facteur humain. Les réseaux d’influence, les financements de fondations ou d’ONG, les opérations de débauchage ciblé constituent des outils d’ingérence assumés. Le financement massif de L214 par des organisations américaines, destiné à fragiliser la filière viande française, illustre l’usage offensif des “proxies”. Les fondations allemandes actives dans l’antinucléaire en France participent, elles aussi, à la reconfiguration du paysage énergétique.

La capture de compétences devient une arme de neutralisation. Le “programme cheveux blancs” chinois vise les retraités de l’industrie de Défense pour absorber des décennies de savoir-faire. Les tentatives d’influence directe sur les centres de décision européens, du Qatargate aux cadeaux de Huawei, montrent que la norme elle-même peut être achetée ou orientée.
L’influence n’est plus périphérique : elle est centrale.

Vers une culture de résilience économique

La guerre économique n’est ni ponctuelle ni déclarée. Elle est permanente, diffuse et asymétrique. Pour y survivre, les organisations doivent adopter une culture de résilience fondée sur trois piliers : souveraineté des composants et des données, vigilance juridique offensive et protection renforcée du capital humain. La dépendance n’est plus un risque : c’est une faille exploitable. La naïveté n’est plus une faiblesse : c’est une faute stratégique.

Les travaux d’Augustin de Colnet rappellent une vérité simple : dans la guerre économique moderne, ceux qui refusent de voir le conflit sont les premiers à tomber.

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A propos de ...

Augustin de Colnet est un spécialiste français de l’intelligence économique, reconnu pour ses travaux de veille et de cartographie du secteur. Analyste, il documente l’évolution des formations et des acteurs de la discipline avec une approche méthodique et accessible.
Son travail contribue à structurer ce domaine complexe et à offrir des repères fiables aux professionnels comme aux étudiants.