La substitution des technologies étrangères dans l'énergie chinoise redéfinit les rapports entre commerce et sécurité. Pour les Européens, l'enjeu dépasse la réciprocité : il concerne la capacité de faire fonctionner leurs infrastructures en période de criseUne éolienne peut être parfaitement opérationnelle et devenir néanmoins indésirable. Son défaut n'est alors ni son rendement ni son ancienneté, mais l'origine du système qui la commande. Cette logique apparaît dans la politique chinoise de remplacement des technologies étrangères au sein des infrastructures énergétiques. Posséder une installation ne suffit plus : il faut maîtriser les moyens de la surveiller, de la réparer et de la maintenir en service.L'enjeu dépasse largement les relations commerciales entre fournisseurs chinois et européens. Il touche à une transformation de l'économie internationale : les équipements qui permettent de produire, de communiquer et de transporter sont désormais examinés comme des instruments possibles de dépendance stratégique.La Chine organise cette réduction des dépendances tout en cherchant des débouchés extérieurs pour ses propres entreprises. L'Europe se retrouve confrontée à une asymétrie : ses producteurs peuvent perdre leur place dans des infrastructures chinoises alors que son marché demeure accessible à leurs concurrents.
À Kangbao, le contrôleur devient plus sensible que la turbine
Le cas du parc éolien de Kangbao, dans le Hebei, illustre cette évolution. En juin 2025, un appel d'offres a demandé le remplacement des systèmes de commande de 67 turbines. Les motifs mentionnés associaient coûts, délais d'approvisionnement et risque de contrôle par des acteurs étrangers.
La recherche du Centre d'études orientales de Varsovie permet de replacer cet épisode dans un mouvement plus vaste. Elle examine les exigences de substitution inscrites dans les marchés du secteur éolien chinois. Une précaution demeure indispensable : un appel d'offres manifeste une intention et une demande, sans démontrer que tous les remplacements ont été réalisés.
Ce qui change, c'est la définition du bien stratégique. La turbine reste visible, massive et coûteuse. Mais le pouvoir de la faire fonctionner dépend aussi de logiciels, de composants électroniques, de droits d'accès et de procédures de maintenance.
La propriété juridique et la maîtrise opérationnelle peuvent donc se séparer. Un exploitant possède ses équipements, tout en dépendant d'un fournisseur pour modifier certains paramètres, obtenir des pièces ou résoudre une panne. Cette dépendance peut devenir particulièrement contraignante lorsqu'il n'existe aucune solution de remplacement rapide.
La dépendance peut peser sans qu'un sabotage ait lieu
Il faut distinguer plusieurs risques. Une défaillance technique relève de la fiabilité. Une intrusion relève de la cybersécurité. Une interruption de maintenance ou une restriction d'exportation peut relever d'une décision commerciale ou politique. Leurs causes diffèrent, même si leurs conséquences peuvent se rejoindre : une installation devient moins disponible.
La présence d'un fournisseur étranger ne prouve donc pas l'existence d'une capacité clandestine de sabotage. Un accès à distance ne signifie pas automatiquement qu'un gouvernement peut interrompre la production. Il faut examiner l'architecture réelle, les autorisations, les dispositifs de surveillance et les possibilités de reprise en main.
Mais l'absence de sabotage démontré ne supprime pas la dépendance. Une entreprise qui ne peut entretenir ses équipements sans assistance extérieure dispose d'une autonomie limitée. En période de crise diplomatique, cette limite peut prendre une importance nouvelle.
La bonne question consiste à demander ce que l'exploitant pourrait continuer à faire si son fournisseur devenait indisponible pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois.
Pékin transforme la commande publique en capacité industrielle
La politique décrite dans le texte associe développement technologique, création d'un marché intérieur et substitution progressive. Cette articulation est essentielle.
Financer un producteur national ne suffit pas à le rendre compétitif. Il lui faut des commandes, des utilisateurs et des revenus permettant de corriger ses défauts. Les achats des entreprises publiques peuvent fournir cette continuité. Ils donnent aux industriels une visibilité qui facilite l'investissement et l'apprentissage.
Cette stratégie comporte un coût. Remplacer des composants encore utilisables mobilise des capitaux. Réduire la concurrence étrangère peut aussi protéger des solutions moins performantes. La Chine semble néanmoins considérer que certaines dépenses constituent le prix du contrôle à long terme.
Pour les fournisseurs européens, la perte dépasse la vente initiale. Un équipement installé ouvre généralement une relation durable : entretien, pièces, formation et modernisation. Son remplacement peut donc supprimer plusieurs sources de revenus et affaiblir la présence commerciale future.
Si les producteurs chinois bénéficient parallèlement d'un grand marché intérieur et se développent à l'étranger, leurs concurrents européens risquent de subir une pression croissante sur leurs volumes et leurs marges. Il s'agit d'un mécanisme économique possible, dont l'ampleur doit être mesurée secteur par secteur.
L'Europe doit identifier ce qui mérite une protection
La réponse européenne ne peut reposer sur une catégorie indistincte de « technologie étrangère ». Toutes les dépendances ne présentent ni la même gravité ni le même coût de réduction.
Une pièce disponible auprès de plusieurs fabricants pose un problème différent d'un système de commande propriétaire installé sur une grande partie du parc électrique. La concentration des fournisseurs, les délais de remplacement et les conséquences d'un arrêt doivent entrer dans l'évaluation.
Trois questions sont décisives : qui peut accéder au système, qui peut en modifier le fonctionnement et qui peut assurer sa continuité si la relation commerciale s'interrompt ?
L'origine nationale du fournisseur compte également, notamment à travers les obligations légales auxquelles il est soumis. Elle doit être appréciée avec les caractéristiques techniques et contractuelles. Une entreprise européenne peut elle-même dépendre de composants ou de services extérieurs difficiles à remplacer.
L'autonomie suppose donc de connaître toute la chaîne nécessaire au fonctionnement, au-delà du nom figurant sur l'équipement.
La réciprocité doit servir une stratégie précise
Demander à Pékin une ouverture équivalente reste une question commerciale légitime. Mais la sécurité européenne ne peut dépendre de l'acceptation de cette demande.
Il faut aussi distinguer deux objectifs. Corriger une discrimination dans les marchés publics vise les conditions de concurrence. Réduire une vulnérabilité vise la continuité d'un service essentiel. Ces objectifs peuvent se rejoindre, mais ils ne sont pas interchangeables.
Une restriction commerciale ne suffit pas à sécuriser une installation. Inversement, un équipement peut présenter un risque exigeant des mesures de protection même si son fournisseur bénéficie d'un accès réciproque aux marchés.
La réciprocité devient utile lorsqu'elle s'inscrit dans une politique industrielle : soutenir des capacités de remplacement, préserver les compétences et éviter qu'un prix d'achat avantageux aujourd'hui ne crée un coût de dépendance demain.
Une protection européenne exige des décisions cohérentes
Les réseaux énergétiques et numériques dépassent les frontières nationales. Des critères incompatibles entre États membres peuvent laisser subsister des vulnérabilités dont les conséquences concernent leurs voisins.
Une évaluation commune limiterait aussi la possibilité, pour un fournisseur soumis à des restrictions dans un pays, de poursuivre une activité comparable ailleurs sans examen équivalent. Elle réduirait les pressions exercées séparément sur les gouvernements.
Cependant, une décision européenne ne doit pas s'arrêter à la désignation d'un risque. Elle doit prévoir des délais réalistes, des capacités de remplacement et une répartition des coûts. Une substitution précipitée peut elle-même perturber les services que l'on cherche à protéger.
Le rapport final sur la panne ibérique du 28 avril 2025 rappelle la complexité de ces systèmes. Il décrit une combinaison de facteurs techniques et opérationnels, notamment des difficultés de contrôle de la tension et des déconnexions en cascade. Cet événement illustre les conséquences systémiques d'un déséquilibre ; il ne constitue pas une preuve d'interférence chinoise.
La dimension militaire commence dans les infrastructures civiles
Les forces armées dépendent elles aussi de l'électricité, des télécommunications, des transports et de l'industrie. La capacité à maintenir ces services contribue donc à la préparation stratégique d'un pays.
Cela ne transforme pas chaque éolienne en installation militaire. Cela oblige à examiner comment une interruption civile affecterait les communications, la réparation des matériels, les déplacements et la continuité administrative.
La protection doit comprendre des moyens de fonctionnement dégradé, des accès de maintenance strictement encadrés, des pièces disponibles et du personnel capable d'intervenir sans assistance extérieure immédiate. Ces capacités sont moins visibles que les nouveaux équipements, mais elles déterminent la durée pendant laquelle un système peut résister à une perturbation.
Pour la Chine comme pour l'Europe, la question dépasse ainsi la prévention d'une attaque : elle concerne la liberté de décision pendant une crise.
Le prix réel de l'autonomie
Trois trajectoires sont possibles. Le maintien des pratiques actuelles pourrait préserver les économies immédiates tout en concentrant certaines dépendances. Une fermeture générale imposerait des coûts élevés et risquerait de ralentir les investissements. Une réduction sélective des vulnérabilités demanderait davantage de travail d'évaluation, mais permettrait de concentrer les moyens sur les fonctions les plus sensibles.
Cette troisième voie suppose d'accepter que la sécurité ait un prix, puis de vérifier que la dépense achète réellement de l'autonomie. Subventionner un fournisseur sans améliorer la possibilité de changer de technologie peut simplement déplacer la dépendance.
L'Europe doit donc financer aussi les compétences, l'interopérabilité, les capacités de maintenance et la diversification. Une infrastructure sera d'autant plus maîtrisable que son exploitant pourra comprendre son fonctionnement et remplacer ses composants sans devoir reconstruire l'ensemble.
Pékin a fait du contrôle technologique un objectif explicite. Les Européens doivent maintenant décider quelles fonctions ils entendent pouvoir assurer par eux-mêmes. La souveraineté se mesurera à cette capacité concrète : continuer à produire et à décider lorsque les relations internationales cessent de fonctionner normalement.
Sources
A propos de l'auteur
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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