Un pétabit par seconde entre la France et les États-Unis
Meta a annoncé Petal, un câble sous-marin d'environ 7 000 kilomètres qui reliera la France aux États-Unis. Sa mise en service est prévue en 2029. Sa capacité atteindra un pétabit par seconde, soit 1 000 térabits par seconde : le double des systèmes transatlantiques actuellement les plus performants sur une distance comparable.
La principale innovation réside dans l'utilisation à grande échelle de fibres à double cœur. Petal comprendra 24 paires de fibres, mais sa capacité sera comparable à celle de 48 paires conventionnelles. Cette technologie permet de doubler le débit sans augmenter proportionnellement les dimensions du câble, les équipements ou la consommation électrique.
Le système sera développé avec NEC et Sumitomo Electric Industries. Orange accompagnera l'atterrissement sur la côte atlantique française et l'interconnexion avec les réseaux terrestres européens. Selon Meta, sa capacité théorique permettrait à 6,25 milliards de personnes d'écouter simultanément de la musique en diffusion continue.
Le réseau mondial passe toujours sous la mer
Près de 99 % du trafic numérique intercontinental transite par des câbles sous-marins. Malgré l'imaginaire des satellites et des communications sans fil, l'économie numérique mondiale repose donc sur des fibres optiques posées au fond des océans.
Ces câbles ne sont plus de simples infrastructures de télécommunication. Ils constituent les artères par lesquelles circulent les transactions financières, les services informatiques dématérialisés, les communications gouvernementales, les données industrielles et les informations nécessaires au fonctionnement de l'intelligence artificielle.
Meta devient propriétaire de ses propres routes
Petal marque une nouvelle étape dans l'intégration verticale de Meta. L'entreprise contrôle déjà les plateformes numériques, les centres de traitement des données et une part croissante des infrastructures nécessaires à l'intelligence artificielle. Elle cherche maintenant à maîtriser également les routes physiques reliant ses installations.
Posséder une capacité transatlantique permet de réduire la dépendance envers les opérateurs traditionnels, de diminuer les coûts de transport, de contrôler les délais de transmission et de réserver directement de la bande passante aux services de Meta.
L'entreprise ne devient donc pas seulement un utilisateur d'Internet. Elle assume progressivement des fonctions autrefois réservées aux opérateurs nationaux ou aux consortiums internationaux. Le pouvoir numérique prend ainsi une dimension presque souveraine : celui qui possède l'infrastructure peut décider où les données circulent, à quelle vitesse et selon quelles priorités.
La France, porte numérique de l'Europe
Pour la France, l'atterrissement de Petal renforce son rôle de porte d'entrée atlantique vers l'Union européenne. Il peut attirer des centres de traitement des données, des investissements technologiques, des activités énergétiques et des services numériques à haute valeur ajoutée.
La participation d'Orange garantit une intégration avec les réseaux européens, mais elle met aussi en lumière une contradiction. L'Europe gagne une infrastructure plus puissante, tandis que son contrôle stratégique demeure largement entre les mains d'une entreprise américaine et que la technologie fondamentale provient de groupes japonais.
Petal améliore donc la connectivité européenne sans résoudre la question de la souveraineté numérique. Il pourrait même accentuer la dépendance envers les grandes plateformes américaines.
Le carburant de l'intelligence artificielle
Les systèmes d'intelligence artificielle nécessitent non seulement des semi-conducteurs et de l'électricité, mais aussi le déplacement constant d'immenses volumes de données entre les centres de calcul.
La compétition mondiale ne porte donc plus uniquement sur les processeurs. Elle concerne simultanément les capacités énergétiques, les centres de traitement et les réseaux capables de les relier. Petal constitue l'un des maillons de cette architecture.
La fibre à double cœur réduit le coût et la consommation électrique par unité de données transportée. Toutefois, une plus grande efficacité peut aussi provoquer un effet rebond : lorsque le transport des données devient moins cher, leur volume augmente, tout comme la demande totale d'énergie.
Une infrastructure civile à valeur stratégique et militaire
Un câble comme Petal est une infrastructure à double usage. Il soutient les services civils et commerciaux, mais pourrait également transporter des communications militaires, gouvernementales ou de renseignement.
Les ruptures de câbles en mer Baltique et dans d'autres régions ont montré que les réseaux sous-marins peuvent être endommagés par accident, espionnés ou délibérément sabotés. La protection de Petal exigera donc une surveillance renforcée des points d'atterrissement, des capacités rapides de réparation ainsi qu'une coopération navale et informatique transatlantique.
La dépendance envers une infrastructure privée soulève une autre question : qui doit garantir la sécurité d'un câble appartenant à une entreprise, mais devenu essentiel au fonctionnement des États et de leurs économies ?
Une nouvelle géographie du pouvoir
Petal consolide la domination technologique américaine, renforce la centralité numérique de la France et confirme le rôle industriel du Japon dans les technologies optiques avancées.
Il montre surtout que la géopolitique contemporaine ne se joue plus seulement autour des ports, des oléoducs, des détroits ou des bases militaires. Elle se joue aussi au fond des océans, le long de routes invisibles contrôlées par un nombre restreint d'entreprises.
À l'époque de l'intelligence artificielle, le véritable pouvoir n'appartient pas seulement à ceux qui possèdent les données, mais également à ceux qui contrôlent les infrastructures capables de les transporter.
Sources
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
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