Géopolitique

Poutine en Inde : accords économiques, coopération militaire et autonomie stratégique


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Vendredi 11 Septembre 2026


La visite de Vladimir Poutine à New Delhi, du 11 au 13 septembre, confirme la solidité d’un partenariat russo‑indien fondé sur l’énergie, la défense et une diplomatie affranchie des blocs. Entre accords déjà signés et projets en discussion, Moscou et New Delhi cherchent à élargir leurs échanges, à sécuriser leurs approvisionnements et à préserver leur marge de manœuvre face aux pressions occidentales comme à l’ascendant chinois.



Poutine en Inde : accords économiques, coopération militaire et autonomie stratégique


Une visite qui consolide une relation déjà structurée

Vladimir Poutine séjourne à New Delhi du 11 au 13 septembre afin de participer au sommet des BRICS. Son programme comprend une intervention au Forum économique, un entretien avec Narendra Modi et une visite conjointe du salon industriel Innoprom. Au moment où nous écrivons, la rencontre bilatérale n'est pas encore terminée : il convient donc de distinguer les accords déjà signés des propositions qui pourraient être examinées aujourd'hui.
Sources : "Kremlin " & "Financial Express "
 
La relation russo-indienne n'est pas une alliance formelle. Il s'agit d'un « partenariat stratégique spécial et privilégié » reposant sur des intérêts convergents : énergie à des conditions avantageuses pour l'Inde, accès au marché et aux capitaux indiens pour la Russie, coopération militaire, technologie nucléaire et opposition commune à un ordre international dominé exclusivement par l'Occident.

Commerce : cent milliards de dollars d'ici à 2030

Le cadre principal est constitué par le Programme de coopération économique jusqu'en 2030, adopté lors du sommet annuel de décembre 2025. L'objectif consiste à porter les échanges bilatéraux à cent milliards de dollars par an, mais surtout à corriger un grave déséquilibre : l'Inde achète d'énormes quantités de pétrole, de charbon, d'engrais et de matières premières russes, tandis que Moscou importe encore trop peu de produits indiens.
 
Pour réduire ce déséquilibre, la Russie souhaite acheter davantage de médicaments, de produits chimiques, de machines, de produits agricoles, de textiles et de services informatiques indiens. New Delhi cherche, de son côté, à obtenir un meilleur accès au marché russe pour ses entreprises et à occuper une partie de l'espace abandonné par les sociétés occidentales.
 
Un accord de libre-échange entre l'Inde et l'Union économique eurasiatique est également en discussion. Le problème des paiements reste toutefois entier. L'utilisation des monnaies nationales réduit la dépendance à l'égard du dollar, mais l'accumulation de roupies difficilement convertibles a créé des difficultés pour la Russie. Parmi les solutions possibles figurent les compensations commerciales, les investissements russes en Inde et l'interconnexion des systèmes de paiement des BRICS.
 
Le programme de 2025 comprend également des accords portant sur les engrais, la sécurité alimentaire, la santé, la navigation maritime et la mobilité des travailleurs. "Economic Times "
 

Énergie : pétrole, nucléaire et minerais stratégiques

Poutine en Inde : accords économiques, coopération militaire et autonomie stratégique
L'énergie constitue le pilier économique de la relation. Depuis le début de la guerre en Ukraine, l'Inde a fortement augmenté ses achats de pétrole brut russe, profitant de prix réduits. Les raffineries indiennes transforment ce pétrole en carburants destinés aussi bien au marché intérieur qu'à l'exportation.
 
Pour New Delhi, il s'agit d'un choix de sécurité énergétique : une économie en croissance rapide ne peut renoncer à des approvisionnements avantageux simplement pour s'aligner automatiquement sur les sanctions occidentales. Pour Moscou, l'Inde est devenue un débouché indispensable depuis la diminution des ventes à l'Europe.
 
La coopération concerne également la centrale nucléaire de Kudankulam, dans l'État du Tamil Nadu. Les deux premiers réacteurs sont opérationnels, tandis que quatre autres se trouvent à différents stades de construction. La Russie et l'Inde étudient une production locale accrue des composants, la construction de nouvelles installations nucléaires, le développement de petits réacteurs modulaires et la coopération dans le cycle du combustible.
 
Les discussions portent également sur le gaz naturel liquéfié, le charbon à coke, les engrais et les minerais essentiels à l'industrie technologique. "Times of India "
 

Défense : des S-400 à l'éventuelle production du Su-57

L'appareil militaire indien conserve une forte composante d'origine soviétique et russe. La coopération comprend les avions de combat Su-30MKI, les chars T-90, les véhicules blindés BMP-2, des frégates, des sous-marins, les systèmes antiaériens S-400 et le missile de croisière BrahMos, produit conjointement et désormais exporté vers des pays tiers.
 
Parmi les projets les plus concrets figurent l'achèvement de la livraison des cinq systèmes S-400 commandés en 2018 et l'éventuelle acquisition d'unités supplémentaires. Moscou propose également un programme d'environ onze milliards de dollars pour moderniser la flotte indienne de Su-30MKI.
 
La proposition la plus importante sur le plan politique concerne le Su-57, avion de combat russe de cinquième génération. La Russie offre une fabrication en Inde accompagnée d'un transfert de technologie. Aucun contrat définitif n'a cependant encore été signé. New Delhi doit déterminer si elle souhaite acquérir une solution russe provisoire sans affaiblir son propre programme national AMCA et sans s'exposer excessivement aux sanctions américaines.
 
La Russie et l'Inde ont également réglementé l'accès réciproque à leurs installations logistiques dans le cadre d'exercices et d'escales de navires ou d'aéronefs. Cela ne signifie pas que l'Inde ait accordé des bases permanentes à la Russie, mais cet accord facilite le soutien aux activités militaires conjointes.
 
Moscou reste le principal fournisseur d'armements de l'Inde, même si sa part a diminué sous l'effet de la diversification des achats indiens au profit de la France, d'Israël et des États-Unis. "Reuters "
 

Aviation civile et production industrielle

La visite d'Innoprom doit permettre d'étendre la coopération au-delà du pétrole et des armements. Le constructeur aéronautique russe a signé des accords préliminaires portant sur la fourniture de 85 avions régionaux Il-114-300 à deux sociétés indiennes : cinquante exemplaires pour Pinnacle Air et trente-cinq pour Sleek Aviation. Il ne s'agit pas encore de commandes fermes, mais de manifestations d'intérêt devant être transformées en contrats.
 
La création d'un centre de formation est également prévue, tandis que les négociations se poursuivent entre le groupe aéronautique russe et Hindustan Aeronautics pour fabriquer en Inde l'avion régional SJ-100. Le projet répond à la stratégie indienne de développement d'une industrie aéronautique nationale et à la volonté russe de trouver des marchés et des sites de production moins exposés aux sanctions. "Indian Express
 
Les obstacles restent néanmoins considérables. L'industrie aéronautique russe souffre de retards de production et de difficultés d'approvisionnement en composants. Les entreprises indiennes, bien que leur gouvernement ne reconnaisse pas politiquement les sanctions unilatérales, évitent souvent les opérations susceptibles d'entraîner des sanctions secondaires américaines.

Corridors terrestres, routes arctiques et travailleurs indiens

Moscou et New Delhi souhaitent développer le Corridor international de transport Nord-Sud, qui relie l'Inde à la Russie à travers l'Iran et la mer Caspienne, ainsi que la liaison maritime Chennai-Vladivostok. Ces itinéraires réduiraient les délais et les coûts par rapport aux voies traditionnelles passant par Suez, tout en offrant à la Russie une connexion stable avec l'océan Indien.
 
Les accords maritimes comprennent une coopération entre les ports, la prospection minière, la formation des marins indiens à la navigation polaire et une éventuelle participation de l'Inde au développement de la route arctique.
 
Les accords sur la mobilité réglementée permettent parallèlement à la Russie, confrontée à une pénurie de main-d'œuvre, de recruter des travailleurs indiens dans les secteurs de la construction, de l'ingénierie, de la mécanique et de l'informatique. "Economic Times "

L'orientation internationale de l'Inde

L'Inde ne choisit pas la Russie contre les États-Unis. Sa ligne directrice est celle de l'autonomie stratégique : coopérer avec différentes puissances sans se subordonner entièrement à aucune d'entre elles.
 
New Delhi participe aux BRICS et à l'Organisation de coopération de Shanghai aux côtés de la Russie et de la Chine, mais collabore également avec les États-Unis, le Japon et l'Australie dans le cadre du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité. Elle achète des armements russes, français, israéliens et américains. Elle maintient ses relations avec Moscou, mais considère la Chine comme son principal concurrent stratégique le long de la frontière himalayenne et dans l'océan Indien.
 
Concernant la guerre en Ukraine, l'Inde n'a pas adhéré aux sanctions occidentales et a refusé d'isoler la Russie, tout en demandant la cessation des hostilités et une solution négociée. Son soutien à Moscou n'est donc pas idéologique : il vise notamment à empêcher la Russie de devenir entièrement dépendante de la Chine et à préserver un fournisseur militaire traditionnel

L'intérêt russe : ne pas dépendre uniquement de Pékin

Pour Vladimir Poutine, l'Inde est indispensable afin de démontrer que l'isolement occidental de la Russie n'est pas universel. New Delhi offre un immense marché énergétique, un partenaire industriel et une puissance capable de faire entendre sa propre voix au sein du Sud global.
 
La Russie a également besoin de l'Inde pour rééquilibrer le poids croissant de la Chine. Moscou et Pékin partagent leur opposition à l'hégémonie américaine, mais leur disproportion économique rend la Russie toujours plus dépendante de la Chine. Un partenariat solide avec l'Inde restitue au Kremlin une certaine liberté de manœuvre.
 
Les divergences subsistent : l'Inde se méfie de l'entente russo-chinoise et des relations militaires entre Moscou et le Pakistan, tandis que la Russie observe avec prudence le rapprochement indien avec les États-Unis. Les deux pays considèrent toutefois qu'il est plus avantageux de gérer ces contradictions que de renoncer à leur partenariat.
 
La relation entre Poutine et Modi repose donc sur un réalisme très concret. La Russie recherche des marchés, des investissements et une légitimité internationale. L'Inde cherche du pétrole, des technologies, des armements et une liberté diplomatique. Il ne s'agit pas d'une alliance contre l'Occident, mais de la construction d'un espace dans lequel ni Moscou ni New Delhi ne veulent laisser Washington, Bruxelles ou Pékin décider à leur place.

A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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