Intelligence Décisionnelle

Quand l’alimentation devient une affaire de sécurité civile. Fondation Jean-Jaurès


Jacqueline Sala
Mercredi 30 Septembre 2026


Et si la prochaine extension de la sécurité civile concernait notre alimentation ? Dans une note publiée le 30 septembre 2026 par la Fondation Jean-Jaurès, Frédéric Courleux, Sandrine Doppler et Éric Sargiacomo proposent de tirer les enseignements des incendies de l’été pour construire une véritable doctrine française de sécurité alimentaire face aux crises systémiques. Leur idée directrice diverge de la conception traditionnelle des réserves stratégiques. La résilience dépend autant des denrées disponibles que de la capacité à les transformer, les transporter et les distribuer lorsque les circuits ordinaires sont interrompus.




Après le feu, penser la crise alimentaire

Le titre de la note dit presque tout : Après le feu. Pour une doctrine française de sécurité alimentaire face aux crises systémiques (lien). Publié dans la rubrique « Démocratie » de la Fondation Jean-Jaurès, le texte prend les incendies de l’été 2026 comme point de départ d’une réflexion beaucoup plus large sur la continuité nationale.

Face aux incendies, la France et ses partenaires européens savent identifier les moyens disponibles, les déplacer, prépositionner des ressources et appeler des renforts lorsque les capacités locales sont débordées. La note rappelle qu’en juillet 2026, après l’activation par la France du mécanisme européen de protection civile, des moyens aériens croates, portugais, tchèques et slovaques ont été mobilisés. Pour les auteurs, cette capacité à organiser la solidarité territoriale fournit un modèle transposable au ravitaillement.

Leur question pourrait alors se résumer ainsi : si l’Europe sait organiser des renforts contre le feu, pourquoi ne saurait-elle pas organiser des renforts alimentaires ? C’est à cet endroit précis que surgit la notion de « sécurité civile alimentaire ».
 

Une proposition qui dépasse la question des stocks

La contribution de la Fondation Jean-Jaurès ne consiste pourtant pas à réclamer simplement davantage de réserves alimentaires. Elle déplace le centre de gravité du débat.

La guerre en Ukraine, la pandémie, les tensions maritimes, les événements climatiques, les coupures énergétiques ou encore le risque de confrontation majeure ont fragilisé l’idée selon laquelle la circulation permanente des marchandises suffirait à garantir la sécurité alimentaire européenne. Mais stocker davantage ne constituerait qu’une partie de la réponse.

Car une réserve n’acquiert de valeur stratégique que si elle peut être localisée, libérée au bon moment, transportée, éventuellement transformée puis distribuée aux populations concernées. D’où cette formule particulièrement efficace de la note : « Un stock inaccessible est un décor comptable. ».   Derrière la formule apparaît une rupture conceptuelle : la souveraineté alimentaire ne se mesurerait plus seulement en tonnes disponibles, mais en capacités réellement mobilisables.
 

HERA et RescEU comme sources d’inspiration

C’est également ce qui distingue la proposition des auteurs d’une politique classique de stockage.

Frédéric Courleux, agronome et économiste spécialiste des politiques agricoles et alimentaires, Sandrine Doppler, experte en intelligence économique et sécurité alimentaire, et Eric Sargiacomo, député européen, proposent de s’inspirer de deux mécanismes européens existants : HERA dans le domaine sanitaire et RescEU dans celui de la réponse aux catastrophes.

Le modèle HERA apporte la logique d’anticipation : identifier les menaces, sécuriser les capacités industrielles, acheter et stocker des contre-mesures. RescEU apporte celle du renfort opérationnel, avec des capacités européennes susceptibles d’être mobilisées lorsque les moyens disponibles deviennent insuffisants.

Transposée à l’alimentation, cette architecture pourrait conduire à recenser non seulement les stocks de denrées mais également les lignes de production, entrepôts frigorifiques, moyens de transport, cuisines mobiles, groupes électrogènes, emballages, carburants et infrastructures nécessaires pour maintenir un approvisionnement en situation dégradée. C’est précisément le périmètre envisagé par la note.  
 

L’industrie agroalimentaire comme réserve stratégique

C’est sans doute l’une des idées les plus intéressantes du texte publié par la Fondation Jean-Jaurès. Une laiterie, une conserverie ou une plateforme logistique pourrait devenir, elle aussi, une forme de réserve stratégique dès lors que sa capacité est identifiée, contractualisée et rapidement mobilisable.

Les auteurs reprennent ici la logique du « dual use by design », le double usage prévu dès la conception. Une infrastructure continuerait de répondre au marché en temps normal, mais pourrait basculer vers une fonction de soutien aux populations lorsqu’une catastrophe ou un conflit l’exige. Ce changement est considérable : l’État n’achèterait plus seulement des stocks, il sécuriserait des capacités.

La distinction peut sembler technique. Elle est profondément politique. Elle revient à considérer que la résilience nationale dépend autant de la disponibilité des outils industriels et logistiques que des marchandises elles-mêmes.
 

Des « colonnes de renfort alimentaire »

La proposition prend une dimension encore plus concrète lorsque les auteurs imaginent des « colonnes de renfort alimentaire interrégionales ». Le principe consiste à préparer à l’avance des modules logistiques comprenant notamment véhicules, chauffeurs, moyens frigorifiques, groupes électrogènes, cuisines mobiles, équipes de distribution et systèmes de traçabilité. Une région frappée par une inondation, un incendie, une panne électrique majeure ou un blocage logistique mobiliserait d’abord ses propres ressources avant de solliciter des renforts régionaux, nationaux puis européens.

La logique emprunte directement à la sécurité civile : ne plus attendre que la crise éclate pour découvrir les ressources disponibles. Face au feu, on prépare les renforts. Face à une rupture alimentaire, il faudrait apprendre à faire de même.
 

Europe, État, préfets, Régions : organiser la chaîne de commandement

La note propose la répartition des responsabilités suivantes : l’Europe assurerait anticipation et mutualisation. L’État définirait la doctrine et les arbitrages nationaux. Le préfet conserverait le commandement opérationnel en situation de crise. La Région deviendrait l’échelon de planification et de contractualisation des capacités économiques et logistiques. Enfin, la commune assurerait la distribution de proximité et la protection des populations.

Cette articulation est l’un des points structurants de la proposition. La résilience alimentaire ne serait donc ni totalement centralisée ni abandonnée aux territoires : elle fonctionnerait comme un réseau dont les responsabilités seraient définies avant le choc. Les coopératives agricoles, organisations de producteurs et entreprises privées seraient intégrées à cette planification, précisément parce qu’elles disposent déjà des silos, entrepôts, moyens de transport et outils industriels nécessaires.
 

Les banques alimentaires, maillon d’un système tournant

La réflexion touche également au principal problème des réserves alimentaires : leur péremption, parmi d’autres critères. La note propose d’intégrer les Banques alimentaires à la planification. Leur réseau territorial et leur expérience de la distribution pourraient contribuer au dispositif sans pour autant se substituer aux pouvoirs publics. Elles pourraient intégrer une rotation planifiée, compatible avec les besoins et les capacités des associations.  
Se dessine ainsi une logique de stocks tournants, insérés dans des circuits actifs plutôt que condamnés à vieillir dans des entrepôts.

De l’entrepôt au réseau, le cœur de la proposition

C’est finalement cette formule qui résume le mieux la contribution publiée par la Fondation Jean-Jaurès : « passer de l’entrepôt au réseau ». La proposition peut paraître technique. Elle touche pourtant à une question profondément régalienne : que reste-t-il de la souveraineté lorsqu’un État n’est plus en mesure de garantir l’approvisionnement de sa population en situation de crise ?

La réponse apportée par Frédéric Courleux, Sandrine Doppler et Eric Sargiacomo consiste moins à revenir aux immenses réserves d’hier qu’à articuler réserves, capacités de production et moyens de ravitaillement. Produire, transporter, transformer, distribuer, réquisitionner si nécessaire et transférer les ressources d’un territoire à l’autre deviennent les éléments d’une même capacité stratégique.

Derrière l’alimentation se dessine ainsi une conception élargie de la sécurité nationale : une société résiliente n’est pas celle qui possède tout. C’est celle qui sait précisément ce dont elle dispose, où cela se trouve et comment le mettre en mouvement lorsque les circuits ordinaires cessent de fonctionner.

Et c’est peut-être la formule finale de la note qui en exprime le mieux l’ambition :« Un stock qui ne circule pas n’est pas une réserve stratégique. C’est un inventaire en attente de sa prochaine crise. »
 

A propos des auteurs

Frédéric Courleux, Agroéconomiste - Spécialiste des politiques agricoles
Ingénieur en chef des Ponts Eaux et Forêts

Sandrine Doppler, Experte en intelligence économique et sécurité alimentaire. Fondatrice de L’Effet Doppler

Éric Sargiacomo, Député européen, Vice-président de la Commission de l’agriculture et du développement rural du Parlement européen

A propos de la Fondation Jean-Jaurès

La Fondation Jean-Jaurès est une fondation française reconnue d’utilité publique, à la fois think tank, acteur de terrain et centre d’archives. Elle produit analyses et propositions sur la démocratie, l’économie, la société, l’environnement, l’Europe et les relations internationales. Elle favorise le dialogue entre chercheurs, responsables politiques, syndicats, associations et citoyens, tout en agissant avec des partenaires internationaux pour soutenir les processus démocratiques

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