Gestion et Communication de crise

Que conclure de l’actualité ? Quand le contexte fait la crise : leçons croisées de Kočani et Crans-Montana

Par Dr Jan-Cédric Hansen - Stratégies d’Influence et Pilotage des Risques


Jacqueline Sala
Lundi 9 Mars 2026


Alors que les incendies de Crans-Montana et de Kočani, survenus en 2025, relèvent de dynamiques techniques et structurelles comparables, leur traitement médiatique international révèle des écarts frappants. Entre intensité initiale de la couverture, persistance dans l’agenda mondial et volumes cumulés de publications, ces deux crises offrent un terrain d’observation privilégié pour comprendre comment l’actualité se construit, s’emballe… ou s’essouffle.



Que conclure de l’actualité ? Quand le contexte fait la crise : leçons croisées de Kočani et Crans-Montana
Note éditoriale : Cet article s’inscrit dans la lignée des travaux du Dr Hansen sur la communication comme outil de gouvernance. Pour des études de cas sectorielles (santé, industrie, défense), ou des analyses symboliques, contactez la rédaction : jsala@veillemag.com

Deux incendies similaires, deux dynamiques médiatiques distinctes

Rétrospectivement, les incendies de Crans-Montana et de Kočani en 2025 – drames techniquement comparables en termes de fait générateur, de cadre architectural, social, sociétal, territorial… – offrent la possibilité d’une observation analytique comparative de la communication de crise telle qu’elle s’est mise en œuvre à l’occasion de ces deux évènements.

Une visibilité internationale contrastée entre 72 heures et J35

Sur le plan quantitatif, à 72h post‑évènement, Kočani a bénéficié d’une couverture médiatique particulièrement importante, tant en dépêches d’agences qu’en reprises dans les principaux médias internationaux ; cette exposition peut être estimée entre 65 et 105 mentions ou articles publiés à l’échelle internationale. Dans le même délai, Crans-Montana a généré environ 38 à 65 mentions internationales, un volume largement inférieur à celui de Kočani.

À J35, la visibilité internationale directe de Kočani dans les grands médias internationaux majeurs (Reuters/AP/BBC/Euronews, etc.) diminue substantiellement (< 10 publications nouvelles significatives à ce stade). Contrairement à Kočani à J35, Crans-Montana continue de figurer dans l’actualité internationale de manière plus visible (> 20–40 publications nouvelles significatives à ce stade).
Sur le plan cumulatif, Kočani totalise un volume de couverture médiatique internationale de 470 à 620 mentions ou articles, tandis que Crans-Montana atteint 390 à 515, soit des niveaux que l’on peut qualifier de comparables compte tenu du chevauchement des plages.

Des trajectoires médiatiques opposées dans le temps

Dynamiquement parlant, Kočani connaît une très forte croissance du nombre d’articles entre J0 et J3, avec une accumulation du volume concentrée dans les dix premiers jours. Le rythme d’augmentation devient faible après J15. À J35, l’événement est largement absent de l’actualité, mais l’empreinte médiatique cumulée demeure importante.

Pour Crans-Montana, l’accumulation du nombre d’articles est plus progressive, avec des ajouts réguliers observés jusqu’à J35. L’augmentation reste notable entre J20 et J35, contrairement à la situation observée pour Kočani.

La répartition des types de médias met en évidence des différences notables entre les deux incendies.

Pour Kočani, les agences de presse internationales comme Reuters ou AP par exemple, représentent la part la plus importante de la couverture, autour de 40 %, portée par un flux initial très dense et prolongé par des mises à jour institutionnelles et repris dans de grands média comme Le Monde, Washington Post, CNN, et d’autres titres internationaux majeurs, ainsi que des réactions politiques extérieures (officiels européens, réponse du mécanisme civil de l’UE). Crans-Montana enregistre une proportion légèrement inférieure, proche de 35 %, avec des dépêches moins nombreuses mais publiées de manière régulière au fil des enquêtes et des bilans révisés, notamment sur les grandes chaînes d’information globale (CNews, TF1 Info avec sources internationales, Euronews) et dans la presse en ligne qui a relayé la tragédie, l’hommage international, les transferts de victimes et les réactions politiques étrangères.
 
Les grands réseaux internationaux, qu’il s’agisse de chaînes d’information ou de quotidiens mondiaux, occupent une place équivalente dans les deux cas, autour de 30 %, mais avec des nuances : Kočani bénéficie davantage d’analyses institutionnelles, tandis que Crans-Montana suscite un suivi plus marqué des suites judiciaires et réglementaires.

Les médias nationaux et régionaux hors pays concerné jouent un rôle plus important dans la couverture de Crans-Montana, qui atteint environ 25 %, contre 20 % pour Kočani. Cette différence s’explique par un relais plus fort dans les médias européens, lié notamment à la présence de ressortissants étrangers parmi les victimes. Enfin, les réseaux sociaux et les contenus générés par les utilisateurs occupent une place comparable dans les deux situations, autour de 10 % pour Kočani et légèrement plus pour Crans-Montana.

Le premier bénéficie surtout de témoignages et d’images authentiques rapidement reprises par les médias, tandis que le second connaît une activité sociale plus soutenue, marquée par des discussions techniques sur la sécurité, mais aussi par la circulation de contenus trompeurs (fake news et vérités « alternatives ») qui ont entraîné un important travail de vérification.

Deux incendies, deux narrations : ce que révèlent les dynamiques médiatiques

D’un point de vue communicationnel, l’interprétation des contenus met en évidence une séquence récurrente en trois phases que l’on retrouve quasi systématiquement dans tout type de drame.

Le drame de Kočani met particulièrement en évidence ces trois phases. En premier une phase émotionnelle initialement dominante, portée principalement par les agences de presse (15%) et les grands réseaux (12%) et faiblement par les médias nationaux et locaux (5%). Cette phase émotionnelle laisse progressivement place à une deuxième phase dite de distanciation, modérée dans le cas de Kočani, notamment à travers les grands médias et les médias nationaux (10% chacun) et les agences de presse (15%), puis, troisièmement, à une phase rationnelle plus marquée pour Kočani, soutenue par les agences (10%), la télévision (8%) et les médias nationaux (5%), ainsi que par des analyses institutionnelles et réglementaires.

À l’inverse, la couverture de Crans-Montana se distingue par une phase émotionnelle initiale moins intense mais prolongée grâce à l’activité des réseaux sociaux. La pahse de distanciation y est plus prononcée, surtout dans les médias nationaux et sur les réseaux sociaux, avec une attention particulière aux bilans internationaux et à la notion de responsabilité. La phase rationnelle, quant à elle, reste plus limitée et se concentre principalement sur la vérification technique et sécuritaire, plutôt que sur une réflexion générale sur les enseignements à tirer.
 
L’impact médiatique des deux drames est donc asymétrique en raison de contextes normatifs et culturels manifestement distincts d’une part, en raison de l’absence d’une méthodologie normée, d’autre part.

Quand le contexte fait la crise : leçons croisées de Kočani et Crans-Montana

Ces deux incendies démontrent que des événements comparables en termes de bilan humain et de causes techniques (pyrotechnie, défaillances structurelles) peuvent susciter des réactions médiatiques, politiques et symboliques radicalement différentes. Ces divergences ne tiennent pas aux caractéristiques intrinsèques des drames, mais à leur inscription dans des contextes géopolitiques, culturels et institutionnels distincts, ainsi qu’à la capacité des acteurs à appliquer – ou non – les principes fondamentaux du cadre conceptuel de la communication de crise/catastrophe.

Ce cadre conceptuel, issu d’une méthodologie élaborée sur la base des cindyniques, des enseignements rhétoriques de la tragédie grecque et des modalité de l’annonce d’un diagnostic complexe, éprouvée dans les secteurs de la santé, de la défense et de l’industrie, s’adresse aux décideurs, manageurs et responsables opérationnels pour qui la crise n’est pas une fatalité, mais un terrain d’action.

En d’autres termes, la communication de crise ne se réduit pas à une réponse technique ou médiatique : elle est un levier de gouvernance dont l’efficacité dépend de la capacité à anticiper les bascules contextuelles entre crise et catastrophe.

Prochaine chronique. A suivre : Concepts fondamentaux de la communication de crise/catastrophe et triangle stratégique


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Face à des crises toujours plus complexes, les décideurs en santé publique se heurtent à une réalité déroutante : les plans, même les mieux conçus, ne suffisent plus.
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Informations pratiques.



A propos de ...

Dr Jan-Cédric Hansen Praticien Hospitalier, membre des instances de gouvernance du GHT ESPO, Administrateur de StratAdviser Ltd | Enseignant en pilotage stratégique et Communication de Crise (IAE Lille, Mines Nancy, Université Senghor, UPEC, …) contributeur aux ouvrages suivants : Risques majeurs : incertitudes et décisions : approche pluridisciplinaire et multisectorielle, Manuel de Médecine de Catastrophe, Piloter et décider en SSE, Innovations & management des structures de santé en France, Engagement et leadership en santé : point de vue d’acteurs inspirants.