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Qui décide vraiment de l'eau en France ? La réponse a changé le 21 juillet 2026. Patrice Schoch


Patrice Schoch
Jeudi 23 Juillet 2026


Le 21 juillet dernier, en pleine sécheresse exceptionnelle, le Parlement adoptait définitivement la loi « d'urgence pour la protection et la souveraineté agricoles ». La presse a surtout retenu son volet le plus inflammable - la réintroduction dérogatoire de deux pesticides - au point d'occulter un basculement plus discret et pourtant tout aussi structurant : ce texte redistribue en profondeur qui décide de l'eau à l'échelle locale.



Qui décide vraiment de l'eau en France ? La réponse a changé le 21 juillet 2026. Patrice Schoch

Trois mouvements, un même bénéficiaire

Le premier mouvement retire du pouvoir aux élus locaux pour le donner au préfet. Jusqu'ici, la présidence des comités de bassin (les instances qui arbitrent les grandes orientations de gestion de l'eau à l'échelle d'un fleuve et de ses affluents) revenait à des élus locaux. Le texte la confie désormais d'office au préfet coordonnateur de bassin.

Autre disposition : le préfet peut solliciter une dérogation aux règles fixées par un SAGE, l'outil de planification locale de référence, pour autoriser un projet de stockage d'eau. Le chercheur Sylvain Barone cité par le média spécialisé Maire-Info estime que cette mesure « contredit 35 ans de politique de l'eau », en inversant la hiérarchie normale entre un document de planification censé s'imposer aux projets, et un projet qui vient désormais s'en affranchir.

Le deuxième mouvement déplace du pouvoir de l'autorité judiciaire vers le préfet. Lorsqu'un juge annule une autorisation de prélèvement d'eau accordée à des agriculteurs, le préfet peut désormais délivrer une autorisation temporaire de poursuite du prélèvement - deux ans dans le texte initial, portés à cinq ans par les sénateurs. Une décision de justice peut ainsi être neutralisée, dans les faits, par une décision administrative.

Le troisième mouvement se joue à l'intérieur même de l'appareil d'État, entre ministères. Les agences de l'eau, historiquement sous la seule tutelle de la Transition écologique, passent sous tutelle partagée avec l'Agriculture, l'Économie, la Santé et l'Aménagement du territoire. La ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, s'était elle-même opposée en interne à plusieurs de ces dispositions - signe que l'État, loin d'avancer comme un bloc homogène, a vu son propre arbitrage interministériel se déplacer en faveur de la logique agricole.
 
 

Ce que cette concentration de pouvoir peut aussi apporter

Il serait injuste de ne lire ce renforcement qu'à charge. Le gouvernement le justifie par un constat difficile à contester : les projets de stockage d'eau s'enlisaient depuis des années dans des procédures longues, des recours en cascade et des conflits locaux parfois violents - le précédent de Sainte-Soline reste dans toutes les mémoires. Face à une sécheresse jugée exceptionnelle, disposer d'un décideur unique, identifiable et responsable localement peut aussi se lire comme une façon de sortir d'une gouvernance éclatée où, à force de partager l'arbitrage entre de multiples instances, personne ne tranchait jamais vraiment à temps. La ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, défend le texte comme une loi de « réconciliation » entre urgence écologique et urgence de produire, dans un contexte où 7 % seulement des terres agricoles françaises sont irriguées - un chiffre qu'elle juge insuffisant pour sécuriser durablement la production.

Le nouveau pouvoir du préfet n'est pas non plus à sens unique. L'obligation qui lui est faite d'encadrer les pratiques agricoles dans les zones de captage d'eau potable les plus polluées, avec la possibilité d'y interdire certains pesticides, est une avancée concrète et peu commentée en matière de protection de la ressource ; la priorité y est donnée aux captages objectivement les plus dégradés, plutôt qu'à une politique uniforme et diluée sur l'ensemble du territoire. En ce sens, le renforcement du préfet ne joue pas mécaniquement contre la préservation des milieux : il peut aussi lui donner un bras armé plus efficace sur les points les plus critiques.
 

Une nuance qui n'efface pas la question de fond

Ces contreparties ne suppriment pas pour autant la question posée par l'accumulation de pouvoirs sur un même acteur.

Une chercheuse citée par Maire-Info, Gabrielle Bouleau, résume la tension : ce renforcement vise avant tout à « préserver la paix sociale » autour des conflits d'usage de l'eau, ce qui, selon elle, « ne va pas forcément dans le sens de la préservation des milieux ». Gagner en rapidité de décision se paie potentiellement par une perte de pluralité dans l'arbitrage - de mécanismes où élus locaux, agences, associations d'usagers et parfois le juge pouvaient, avant ce texte, peser chacun à leur manière sur la décision finale.

Une pluralité d'agents, redéfinie sans vision d'ensemble

C'est un cas d'école pour qui s'intéresse aux dynamiques territoriales : une même réforme renforce un acteur - ici le préfet - sur plusieurs fronts simultanément, face aux élus, face au juge, face à d'autres ministères, avec de vrais bénéfices en matière de rapidité et de responsabilité, mais sans qu'aucun débat d'ensemble n'ait porté sur la cohérence de cette accumulation de pouvoirs.

C'est précisément ce type de configuration que j'essaie de modéliser au sein du programme de recherche NexTerra sur l'Intelligence Stratégique Publique et Politique (ISPP), qui vise à donner aux collectivités, mais aussi aux organisations publiques locales, des outils pour anticiper les effets systémiques de leurs décisions et modéliser les parties prenantes de leur territoire - dans la continuité directe des travaux menés avec mes co-auteurs sur la modélisation des relations entre parties prenantes territoriales. L'un des cadres en cours de formalisation au sein du programme NexTerra, la Diplomatie Territoriale Généralisée, part précisément de l'idée qu'un territoire fonctionne comme une pluralité d'agents - l'État, le préfet, les élus locaux, le juge, les usagers économiques - qui agissent simultanément, avec des légitimités et des temporalités différentes, sans qu'aucune réforme ne cherche vraiment à les synchroniser. La question n'est jamais seulement « qui gagne du pouvoir », ni même « est-ce une bonne ou une mauvaise chose » : c'est de savoir à quel autre acteur ce pouvoir est retiré, et sur quel fondement cette redistribution a été pensée - ou ne l'a pas été.
 
Ce mouvement rappelle, sous une forme différente, ce que nous évoquions à propos de la décentralisation dans ces colonnes : une recomposition menée par à-coups, texte après texte, sans qu'aucune réflexion d'ensemble ne vienne consolider une architecture stable. Le rapport de Nicolas Portier pour la Caisse des Dépôts pointait déjà une désynchronisation croissante entre échelons de collectivités ; la loi d'urgence agricole en offre une nouvelle déclinaison, cette fois sur une ressource - l'eau - dont la gestion s'organisait depuis des décennies à l'échelle des bassins versants, précisément parce que les tensions d'usage y sont profondément locales.

Une question qui dépasse le seul dossier de l'eau

Le Conseil constitutionnel pourrait encore être saisi dans les prochains jours, comme cela avait été le cas pour la loi Duplomb un an plus tôt. Mais au-delà du sort de tel ou tel article, la question de fond mérite d'être suivie dans la durée : le gain en rapidité et en responsabilité qu'apporte ce texte suffira-t-il à compenser la perte de pluralité dans l'arbitrage de l'eau, ou faudra-t-il, d'ici quelques années, une nouvelle loi pour corriger les effets de bord d'une concentration de pouvoir décidée dans l'urgence ?

A propos de l'auteur

Conférence ENIG 2026 : trois voix, une même question sur nos angles morts stratégiques autour de nos Futurs. Patrice Schoch
Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives.
 

Sources


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