Cybersécurité

Réarmement Numérique : Compte-rendu Stratégique des Universités d’Été 2026


David Commarmond
Lundi 21 Septembre 2026


"En 2026, la France face à l’urgence du réarmement numérique : entre dépendances technologiques, souveraineté menacée et mobilisation industrielle, les Universités d’Été d’Hexatrust ont marqué un tournant. De Mistral AI à la signature d'un Nouveau Pacte Numérique , en passant par la création d’ARIANE et le Cyberpanorama, l’État et les acteurs du numérique tracent une feuille de route ambitieuse pour éviter le piège de la dépendance et bâtir une autonomie stratégique. Un compte-rendu exclusif sur les enjeux, les solutions et les défis d’une transition vitale pour l’Europe."



Signature du pacte numérique Crédit David Commarmond
Signature du pacte numérique Crédit David Commarmond

 

Le basculement dans une nouvelle réalité numérique

L’été 2026 marque l'achèvement d'un cycle historique : celui de l'insouciance technologique européenne. L'ouverture des Universités d’Été d’Hexatrust s'est déroulée sous le signe d'une lucidité brutale, imposée par l'actualité géopolitique. Le concept de «réarmement numérique» n'est plus une simple posture rhétorique, mais une prérogative régalienne de survie nationale. Le déclic systémique est survenu lorsque l’administration américaine a ordonné à l'entreprise Anthropic de restreindre l'accès à ses modèles les plus avancés aux seuls utilisateurs nationaux.
 
L’impact psychologique de la coupure immédiate possible des services n'est plus un mythe ou une fable. L’anecdote du juge Guillou, sous sanction américaine, subitement privé de ses outils de travail et renvoyé technologiquement à la fin des années 1980, illustre la fragilité de nos institutions face au « déni d'accès numérique ». Ce basculement démontre que la dépendance n'est plus seulement un risque financier — illustré par les hausses de tarifs de 300 % suite aux rachats par des fonds étrangers comme Broadcom — mais un risque de rupture opérationnelle totale. Il est désormais impératif de transformer ce constat de vulnérabilité en un arsenal de défense concret.

Le signal de départ : Mistral AI et le « Pacte Nouveau » de l'industrie

La mobilisation de l'écosystème repose sur la démonstration de notre capacité à produire des champions de classe mondiale. Jean-Noël de Galzin, président d’Hexatrust, a salué l'émergence de Mistral AI, véritable « star planétaire » de la tech française — une « Céline Dion » de l'intelligence artificielle — valorisée à 20 milliards d'euros. Cependant, une vision stratégique exige de ne pas se laisser aveugler par un succès isolé. Comme l'a rappelé Roland Lescure : « Si l’IA se résume à Mistral, nous sommes fichus. » La survie dépend de la vitalité de l'ensemble de l'écosystème (Cyber, Cloud, Quantum).

Pour passer de la « Startup Nation » à la « Scale-up Nation », l'industrie exige un changement de paradigme dans la commande publique. L'analogie est frappante : à leur entrée en bourse, les entreprises américaines comme Palantir réalisent 53,5 % de leur chiffre d'affaires grâce aux contrats publics. L'annonce du nouveau « Pacte Numérique  » entre l'État et l'industrie vise à reproduire ce levier de croissance. Face à l'alerte des 135 industriels américains d'août 2026 pendant le G20, qualifiés de « pompiers pyromanes » car ils appellent à la régulation des menaces qu'ils ont eux-mêmes créées, la France répond par la signature de contrats d'envergure, à l'image du bouclier numérique de la DGFiP.

L'Engagement Régalien : signature du Pacte Numérique et doctrine « Make or Buy »

L'institutionnalisation de la préférence européenne marque une rupture avec la neutralité technologique passée. Les ministres Anne Le Hénanff et David Amiel ont défini la souveraineté comme la capacité à « choisir plutôt que subir ». Pour garantir cette autonomie, quatre critères de préférence européenne ont été entérinés :
  • Siège social localisé dans l'Union Européenne ;
  • R&D : au moins 50 % des effectifs basés dans l'Union ;
  • Sous-traitance : au moins 50 % de rang 1 réalisée dans l'Union ;
  • Support : localisation des fonctions critiques en Europe.
 
L'État structure sa réponse opérationnelle : la DINUM se transformera en ARIANE au 1er janvier 2027, devenant l'autorité de référence capable d'imposer des règles d'architecture souveraines. Sur le plan budgétaire, l'engagement est chiffré : 5 % des budgets numériques seront dédiés à la cybersécurité dès 2027, avec un objectif de 10 % en 2030. La commande publique est désormais officiellement utilisée comme un instrument de politique industrielle et de résilience nationale.

Table Ronde 1 : Agilité défensive et stratégies de sortie

Face aux réticences récurrentes sur les capacités de l'écosystème européen, Cédric Mermilliod, vice-président d'Hexatrust et dirigeant d'Odrive, a tenu à déconstruire le préjugé d'une sous-performance des technologies souveraines. S'appuyant sur les 400 exigences du référentiel SecNumCloud et sur le déploiement de sa solution auprès de 125 000 utilisateurs au ministère des Armées, il prouve que les acteurs français répondent déjà aux exigences opérationnelles les plus élevées, notamment pour le partage d'informations en Diffusion Restreinte (DR). Il martèle toutefois que le verrou majeur réside dans le passage à l'échelle : alors que les offres américaines captent 72 % du marché du cloud en Europe, seule une commande publique unifiée et centralisée permettra de propulser ces pépites industrielles.
 
De son côté, Marc Darmon, président du Comité Stratégique de Filière (CSF) Industries de Sécurité, a rappelé que la résilience globale des administrations et des Opérateurs d'Importance Vitale (OIV) exige désormais un recours massif au secteur privé. Définissant la souveraineté comme une autonomie stratégique maîtrisée et non comme une autarcie irréaliste, il a mis en avant le développement d'intelligences artificielles souveraines — fiables, frugales et résistantes aux manipulations — spécifiquement conçues pour les systèmes de défense et de sécurité. Rejoint par Xavier, il conclut que la visibilité financière offerte par la commande est l'unique levier pour pérenniser ces innovations et faire passer définitivement l'offre souveraine d'un simple « plan B » à un « plan A » prioritaire.

Table Ronde 2 : L'IA Agentique, entre menace exponentielle et bouclier défensif

Face à l'accélération technologique portée par les géants américains et chinois, Odile Dutille (présidente du CLUSIF et directrice cybersécurité de la Caisse des Dépôts) rappelle que la souveraineté s'appuie sur des investissements de long terme pour soutenir l'écosystème européen, guidés par un Indice de Résilience Numérique (IRN) pour cartographier précisément les dépendances. À ses côtés, Emmanuel Sardet (président du CIGREF et CIO/CTO du Crédit Agricole) souligne la maturité des grands groupes — qui consacrent chacun des centaines de millions d'euros à leur cyberdéfense — tout en alertant sur la vulnérabilité des sous-traitants et partenaires de l'écosystème ; il plaide pour la maîtrise des nouvelles architectures d'IA (harnais, agents) et un soutien financier d'envergure pour financer le passage à l'échelle des pépites européennes.
 
En complément, François Bidondau (administrateur du CÉSIN et CISO de Sonepar) détaille les critères pragmatiques d'arbitrage (coût global de possession, compétences d'exploitation, interopérabilité) et insiste sur l'évolution des compétences humaines vers le pilotage et l'analyse critique de l'IA, tandis que Geoffrey Cestin-Urbain (président du Campus Cyber) met en garde contre une course aveugle aux technologies étrangères et appelle à sécuriser spécifiquement le déploiement de l'IA agentique.
 
Sur le volet opérationnel et régalien, le Général de division Patrick Perrot (chef du COM CyberMI) réaffirme la primauté absolue de la mission de sécurité et de lutte contre la cybercriminalité dans le choix des outils. Il illustre comment l'IA transforme déjà le travail des enquêteurs — de la transcription automatique d'auditions à la création d'avatars virtuels sous pseudonyme pour piéger les pédocriminels — tout en réclamant un assouplissement des marchés publics et une évolution du cadre réglementaire, notamment sur la reconnaissance faciale. Enfin, Alain Bouillé (CÉSIN) et Odile Dutille (CLUSIF) démontrent qu'il n'existe plus « de mauvaise excuse pour ne pas acheter français », s'appuyant sur le Cyberpanorama et ses 300 solutions référencées pour offrir aux décideurs une visibilité complète et une agilité immédiate dans le choix de leurs outils de sécurité.

L'arsenal de référence : Le Cyberpanorama et la fin des excuses

La présentation du Cyberpanorama par Alain Bouillé et Maxime marque la fin de l'ère des justifications dilatoires pour ne pas acheter souverain. Avec plus de 320 solutions référencées, l'offre française couvre désormais l'intégralité du cadre NIST (Identifier, Protéger, Détecter, Répondre, Rétablir). L’outil démontre qu’il n’y a plus de « trou dans la raquette ».
 
Les trois « fausses excuses » historiques sont méthodiquement déconstruites :
  • Le prix : face aux augmentations arbitraires des géants du Cloud, le coût total de possession (TCO) sur trois ans favorise désormais les acteurs locaux.
  • L'échelle : la masse critique est une conséquence de la commande, non un préalable.
  • Le support : la proximité et la souveraineté du support garantissent une continuité que le modèle follow-the-sun américain ne peut assurer en cas de crise diplomatique.

Conclusion : vision 2030 et l'urgence d'un destin choisi

En clôture, Mme la Ministre a réaffirmé que la cybersécurité est devenue un enjeu de gouvernance de haut niveau, engageant directement la responsabilité des décideurs. Une enveloppe de 200 millions d'euros issue de France 2030 sera injectée selon trois axes stratégiques :
  • IA et Cryptographie post-quantique (76 M€) ;
  • Résilience et lutte contre la désinformation (63 M€) ;
  • Scale-up de l'écosystème cyber (61 M€).
 
Face au « raz-de-marée » technologique américain et chinois, la France et l'Europe refusent la naïveté. L'heure est au pragmatisme et à l'exécution rapide pour bâtir nos propres infrastructures. Comme l'a souligné la conclusion ministérielle, la maîtrise de notre destin technologique est la condition absolue de notre liberté : « Nous n'avons pas le choix, car nous n'avons plus le temps. »

Entreprises et institutions citées

  1. Anthropic : anthropic.com
  2. Mistral AI : mistral.ai
  3. Hexatrust : hexatrust.fr
  4. Broadcom : broadcom.com
  5. Palantir : palantir.com
  6. Microsoft : microsoft.co m
     
  7. DINUM (Direction Interministérielle du Numérique) : numerique.gouv.fr
  8. ANSSI (Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d'Information) : ssi.gouv.fr
  9. DGFiP (Direction Générale des Finances Publiques) : economie.gouv.fr/dgfip
  10. Campus Cyber : campuscyber.fr
  11. Caisse des Dépôts : caissedesdepots.fr
  12. COM Cyber (Commandement de la Cyberdéfense) : defense.gouv.fr (le COM Cyber est une entité des armées françaises, souvent référencée sous la rubrique cyberdéfense du ministère des Armées).