« La mauvaise réputation. Essai sur les frontières africaines » (Éditions Riveneuve, 2026), Caroline Roussy, directrice de recherche à l’IRIS et responsable du programme Afrique/s
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Défaire les mythes pour comprendre les lignes
La mauvaise réputation des frontières africaines tient autant à l’imaginaire colonial qu’à une lecture superficielle de leur genèse. La célèbre caricature de Dranner, où Bismarck découpe le continent comme un gâteau, a figé l’idée d’un tracé arbitraire imposé sans cohérence. Pourtant, la Conférence de Berlin n’a dessiné aucune ligne : elle a fixé une règle du jeu, celle de l’occupation effective, qui a ensuite déclenché une course à la souveraineté. Les frontières sont nées plus tard, dans des négociations bilatérales où se mêlaient rapports de force locaux, intérêts commerciaux et diplomatie improvisée.
L’exemple de la Sénégambie illustre cette complexité. Ce n’est pas la Gambie qui fut isolée dans le Sénégal, mais le Sénégal qui dut se structurer autour d’une enclave britannique protégée par les Chambres de commerce de Liverpool et de Manchester. Pendant quarante ans, leurs lobbyings ont bloqué tout échange territorial, transformant une impasse commerciale en architecture géopolitique durable. Sur le terrain, des souverains comme Moussa Molo jouaient les puissances européennes les unes contre les autres, obligeant les émissaires à des arbitrages arithmétiques plutôt qu’à des visions stratégiques.
L’exemple de la Sénégambie illustre cette complexité. Ce n’est pas la Gambie qui fut isolée dans le Sénégal, mais le Sénégal qui dut se structurer autour d’une enclave britannique protégée par les Chambres de commerce de Liverpool et de Manchester. Pendant quarante ans, leurs lobbyings ont bloqué tout échange territorial, transformant une impasse commerciale en architecture géopolitique durable. Sur le terrain, des souverains comme Moussa Molo jouaient les puissances européennes les unes contre les autres, obligeant les émissaires à des arbitrages arithmétiques plutôt qu’à des visions stratégiques.
Quand les chiffres racontent la souveraineté
L’analyse stratégique s’appuie sur des données qui révèlent l’enracinement de ces tracés. Le seuil des 10 km, imposé en 1889 par Jean‑Marie Bayol pour stabiliser une zone de friction, n’est pas une légende mais une décision de chancellerie destinée à contenir l’émiettement des allégeances. Les 14 puissances présentes à Berlin ont créé un cadre juridique multilatéral qui sert encore de base aux arbitrages territoriaux contemporains.
Et l’année 1964 marque le choix souverain des États africains d’adopter l’uti possidetis, transformant un héritage imposé en socle volontaire de stabilité.
Ces chiffres montrent que la frontière n’est pas un vestige colonial figé, mais une structure consolidée par le droit international et par la volonté politique africaine.
"Sans les pratiques, les frontières sont muettes" — Michel Foucher (Source : IRIS, La mauvaise réputation). La solidité d'une frontière ne se mesure pas à sa linéarité cartographique mais à son intégration par les acteurs. Si les contrebandiers et les commerçants utilisent la ligne, ils la valident et la pérennisent. Le risque n'est pas la porosité, mais l'absence d'usage.
Et l’année 1964 marque le choix souverain des États africains d’adopter l’uti possidetis, transformant un héritage imposé en socle volontaire de stabilité.
Ces chiffres montrent que la frontière n’est pas un vestige colonial figé, mais une structure consolidée par le droit international et par la volonté politique africaine.
"Sans les pratiques, les frontières sont muettes" — Michel Foucher (Source : IRIS, La mauvaise réputation). La solidité d'une frontière ne se mesure pas à sa linéarité cartographique mais à son intégration par les acteurs. Si les contrebandiers et les commerçants utilisent la ligne, ils la valident et la pérennisent. Le risque n'est pas la porosité, mais l'absence d'usage.
Et demain ?
Les scénarios prospectifs confirment cette résilience. Dans le premier, la frontière héritée demeure le référentiel légitime : même les mouvements séparatistes, de l’Érythrée au Somaliland, s’appuient sur les anciennes limites coloniales pour revendiquer leur statut. La CIJ garantit cette continuité, offrant une stabilité précieuse pour les investissements de long terme.
Le second scénario, celui de la fragmentation interne, voit émerger des souverainetés grises comme l’Azawad. L’enveloppe étatique reste reconnue, mais l’intérieur se recompose. La frontière internationale devient une coquille protectrice, tandis que les acteurs économiques doivent naviguer entre légalité formelle et autorité effective.
Le troisième scénario transforme la porosité en opportunité. Les flux transfrontaliers, les différentiels monétaires et les échanges informels créent une valeur ajoutée locale. La frontière devient une interface commerciale plutôt qu’un mur sécuritaire, comme le montrent les dynamiques entre Gambie et Sénégal.
Le second scénario, celui de la fragmentation interne, voit émerger des souverainetés grises comme l’Azawad. L’enveloppe étatique reste reconnue, mais l’intérieur se recompose. La frontière internationale devient une coquille protectrice, tandis que les acteurs économiques doivent naviguer entre légalité formelle et autorité effective.
Le troisième scénario transforme la porosité en opportunité. Les flux transfrontaliers, les différentiels monétaires et les échanges informels créent une valeur ajoutée locale. La frontière devient une interface commerciale plutôt qu’un mur sécuritaire, comme le montrent les dynamiques entre Gambie et Sénégal.
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A propos de ...
Caroline Roussy est chercheuse à l’IRIS, spécialiste des dynamiques politiques et culturelles en Afrique. Docteure en sciences politiques, elle analyse les recompositions géostratégiques du continent, les narratifs mémoriels et les politiques étrangères, notamment françaises. Elle contribue régulièrement aux travaux de l’institut par des études, notes et interventions médiatiques, et enseigne également les enjeux africains contemporains. Son expertise s’appuie sur une approche croisant terrains, analyse stratégique et observation des acteurs institutionnels.
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