Communication & Influence

Rumeurs et désinformation à l’hôpital. Anticiper les effets sur les soins et la confiance. Romain Fortier

Romain FORTIER, ingénieur hospitalier, responsable sécurité, sûreté, accueil et logistique au Centre hospitalier de l’Estran, auteur de « La sûreté à l’hôpital »


Jacqueline Sala
Vendredi 23 Octobre 2026


Face à la multiplication des contenus trompeurs touchant le secteur de la santé, la veille hospitalière ne peut se limiter à mesurer leur visibilité. Son rôle consiste à évaluer les conséquences possibles sur les comportements des patients, l’activité des établissements et la confiance dans les soins. Les exemples récents du CHU de Nantes et de l’AP-HP montrent pourquoi l’analyse des risques doit primer sur le simple comptage des partages.



Rumeurs et désinformation à l’hôpital. Anticiper les effets sur les soins et la confiance. Romain Fortier

 

Des contenus trompeurs aux réalités de terrain

Une veille hospitalière utile doit aider à comprendre ce qu’un contenu trompeur peut amener quelqu’un à croire et à faire. Le nombre de partages renseigne sur sa diffusion. Il ne suffit pas à apprécier le risque pour un patient ou pour le fonctionnement d’un service. Les épisodes récents du CHU de Nantes et de l’AP-HP éclairent deux situations qui appellent des réponses différentes.  En juin 2026, le confort thermique du futur hôpital Loire Santé, à Nantes, fait débat. Des médias relaient notamment la controverse sur les chambres non climatisées.

Le 26 juin, le CHU organise un point presse pour répondre à des affirmations qu’il qualifie de fausses sur l’absence de climatisation et sur les températures attendues. Son communiqué distingue les locaux climatisés des chambres d’hospitalisation qui bénéficieront, selon l’établissement, d’un système de rafraîchissement d’air.  Cette distinction est décisive. Dire que certaines chambres ne seront pas climatisées ne signifie pas que l’hôpital sera dépourvu de dispositifs de traitement thermique. La réponse exige ici une explication technique compréhensible, avec des éléments vérifiables. Elle ne dispense pas de répondre aux questions légitimes sur le confort d’été. Qualifier globalement ces questions de désinformation ferait perdre la précision que l’on cherche à rétablir. 

Le 5 octobre 2026, l’AP-HP et Sorbonne Université alertent sur un autre mécanisme : des vidéos diffusées sur Facebook utilisent sans son consentement l’image et la voix du Pr Renaud Piarroux, spécialiste de parasitologie à la Pitié-Salpêtrière, pour promouvoir un produit présenté comme antiparasitaire. Les institutions dénoncent des montages réalisés par intelligence artificielle. L’AP-HP indique avoir déposé plainte et sollicité notamment Meta pour leur retrait, elle signale aussi la réapparition de vidéos similaires. 

Dans son article du 6 octobre, Next décrit l’une de ces vidéos, présentée comme un reportage télévisé et usurpant aussi l’identité visuelle de TF1. Le procédé emprunte plusieurs marques de crédibilité pour donner du poids à une recommandation inventée. La confiance attachée au médecin et à l’hôpital devient un argument commercial. L’AP-HP met en garde contre le recours à des produits sans efficacité ni sécurité scientifiquement établie. 

Ces cas invitent à distinguer une information inexacte, une controverse technique et une usurpation délibérée. Ils ne permettent pas de chiffrer des refus de soins ou une désorganisation imputable à ces épisodes. L’existence d’un contenu trompeur et ses effets sur les comportements sont deux faits à établir séparément. Cette rigueur doit aussi s’appliquer à la communication qui prétend combattre la désinformation.

Évaluer le risque avant la visibilité

Je propose donc de partir de la décision que le contenu pourrait provoquer. Une prétendue recommandation médicale peut mériter une vérification rapide même si sa diffusion paraît limitée. Une affirmation erronée sur un accès ou une fermeture de service appelle une vérification opérationnelle immédiate. La priorité dépend du dommage plausible et des publics concernés, autant que de la visibilité du message. Cette appréciation doit rester révisable lorsque de nouveaux éléments apparaissent. 

La veille peut commencer par un périmètre maîtrisable avec le nom de l’établissement, ses sites et les identités professionnelles utilisées publiquement pour parler en son nom. Elle doit aussi tenir compte des sujets sensibles du moment, qu’il s’agisse d’un déménagement ou d’une modification de l’offre de soins. Les recherches et les alertes automatisées peuvent aider à repérer des contenus ; elles ne permettent pas de savoir, à elles seules, ce que les patients ont compris. 

Le retour du terrain est donc essentiel. Les accueils, les secrétariats et les équipes de soin peuvent faire remonter une question qui revient ou un contenu qu’un patient leur présente. Un circuit interne simple devrait permettre de transmettre ce signal sans identifier inutilement les personnes concernées. La répétition d’une inquiétude peut justifier une réponse accessible, même lorsqu’aucune publication très visible n’a été repérée.

Documenter, vérifier et coordonner la réponse

Rumeurs et désinformation à l’hôpital. Anticiper les effets sur les soins et la confiance. Romain Fortier
Chaque alerte retenue devrait être documentée dans une note courte. Conserver le lien, la date et une copie du contenu permet de travailler sur le même objet. Il faut ensuite indiquer précisément l’affirmation à vérifier, ce que l’on sait et ce qui reste incertain. Le service capable de confirmer les faits doit être identifié. Une capture d’écran isolée ou une publication reprise par plusieurs comptes ne constitue pas une confirmation indépendante. 

La vérification dépend du sujet. Une question sur la conception d’un bâtiment demande l’appui des responsables techniques et l’accès aux documents du projet. Une recommandation attribuée à un médecin doit être confrontée à sa parole réelle et à des références médicales compétentes. L’apparence d’une vidéo ne suffit pas à l’authentifier. Un contact direct avec le professionnel ou le service concerné peut lever un doute que l’examen de l’image ne permet pas de trancher. 

Cette organisation suppose des responsabilités explicites, la direction arbitre le niveau de mobilisation, la communication prépare une réponse intelligible et choisit les canaux de diffusion, avec le service qui valide le fond. Les équipes de terrain doivent recevoir des éléments utilisables lorsqu’elles sont interrogées. Selon la situation, la sûreté, le service juridique ou les responsables numériques peuvent être associés. L’important est de savoir qui décide et qui assure le suivi, y compris lorsqu’une première vérification ne permet pas de conclure.

Informer sans amplifier la confusion

Répondre publiquement à chaque contenu n’est pas toujours utile. Dans un entretien publié par l’Inserm en décembre 2024, le sociologue Laurent Cordonier souligne qu’un démenti peut accroître la visibilité d’une rumeur. Il faut donc choisir une réponse proportionnée, répondre à une question au point de contact concerné, mettre à jour une page de référence ou publier une clarification plus large lorsque la situation le justifie. Un signalement à une plateforme et une information des publics peuvent être nécessaires dans un cas d’usurpation, comme l’illustre la réaction de l’AP-HP. 

La réponse gagne à présenter d’abord le fait vérifié et la conduite utile pour la personne concernée. Elle doit être datée et indiquer où trouver une information actualisée. Si une vérification se poursuit, mieux vaut l’expliquer que publier une certitude fragile. Reproduire longuement le récit trompeur ou ridiculiser ceux qui y ont cru peut détourner l’échange de son objectif. Un patient inquiet a besoin d’un interlocuteur capable d’examiner sa question avec lui. 

L’anticipation consiste aussi à rendre disponibles des réponses avant la prochaine alerte. Un établissement peut préparer, avec les services concernés et les représentants des usagers, des explications sur les sujets qui suscitent régulièrement des interrogations. Une page officielle facile à retrouver et des formulations partagées avec les équipes peuvent faciliter la vérification. Leur actualisation importe autant que leur publication… une information institutionnelle périmée peut, elle aussi, nourrir la confusion. 

L’évaluation devrait porter sur ce que cette organisation permet de résoudre. Après un épisode, on peut examiner si les équipes disposent d’une réponse aux questions reçues et si les contenus signalés réapparaissent. Il faut aussi chercher à savoir si l’information utile a atteint les personnes concernées. Ces repères sont à rapprocher des éléments disponibles sur l’activité, sans attribuer automatiquement une annulation de rendez-vous ou une tension à une rumeur. Le retrait d’une publication mérite donc un suivi de ses éventuelles réapparitions. 

Pour les professionnels de la veille, la valeur du dispositif se joue dans le passage du signal à une décision documentée, puis à son réexamen. Cela demande du temps identifié et des interlocuteurs disponibles. Un outil supplémentaire ne résout pas l’absence de personne pour vérifier un fait ou répondre à une équipe. 

L’objectif est que le prochain patient qui présentera un contenu douteux à un professionnel trouve une réponse vérifiée et compréhensible. La veille prend tout son sens lorsqu’elle aide à préparer cet échange, en préservant la possibilité de questionner et la confiance nécessaire aux soins.

A propos de l'auteur

Romain Fortier est responsable Sûreté, Prévention Incendie et Logistique - Centre hospitalier de l'estran (Sud Manche). Il pilote la mise en œuvre des dispositifs de protection des personnes et des infrastructures, coordonne les actions de prévention des risques et supervise l’organisation logistique des sites. Son rôle s’inscrit dans une approche globale de sécurité opérationnelle au service du fonctionnement quotidien des établissements de Santé.
Auteur du livre “La sûreté à l’hôpital”  Cette institution à protéger à tout prix.