Géopolitique

Six milliards saoudiens aux portes de Paris. Giuseppe Gagliano


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Mercredi 26 Août 2026


Six milliards d’euros, 22 000 emplois annoncés, un parc Dragon Ball près de Paris : l’annonce saoudienne a tout d’un coup d’éclat économique. Mais derrière les chiffres, un flou persiste sur le calendrier, les contrats et la réalité des retombées. Le Val‑d’Oise pourrait y gagner un moteur territorial, ou n’hériter que d’un décor spectaculaire financé ailleurs. Ce projet révèle surtout une question plus large : que reste‑t‑il d’une puissance industrielle quand les montagnes russes remplacent les usines ?



Six milliards saoudiens aux portes de Paris. Giuseppe Gagliano

Promesse d’emplois, incertitudes sur la réalité du chantier

L'annonce possède le charme des grands chiffres : six milliards d'euros d'investissements, environ 22 000 emplois et trois parcs de loisirs dans la région de Cergy-Pontoise, dont l'un consacré à Dragon Ball. L'opération, financée par le groupe saoudien Qiddiya, a été présentée pendant la visite à Paris du prince héritier Mohammed ben Salmane. Il manque cependant le calendrier d'ouverture et plusieurs éléments essentiels du projet. Pour l'instant, il existe donc une promesse politique et économique, et non une cité du divertissement déjà prête à sortir de terre.  Source "Reuters "
 
Il serait erroné de traiter cette initiative avec mépris. Le Val-d'Oise a besoin d'investissements, d'infrastructures et d'emplois. Un ensemble de cette dimension pourrait soutenir l'hôtellerie, la restauration, les transports, le commerce, l'entretien et les activités culturelles. Il pourrait également contribuer à rééquilibrer le développement de la région parisienne, encore trop concentré dans ses pôles traditionnels.
 
Mais il serait tout aussi naïf de confondre 22 000 emplois annoncés avec 22 000 postes stables, qualifiés et déjà financés. Dans les grands projets, le chiffre initial englobe souvent le travail temporaire des chantiers, les emplois indirects et des prévisions fondées sur une fréquentation qui reste à démontrer. Tout dépendra de l'origine des travailleurs, de la durée des contrats, de la participation des entreprises françaises et de la capacité du territoire à conserver la valeur créée.

Quand les usines ferment et que les montagnes russes arrivent

La polémique soulevée par Jérôme Fourquet met en lumière une véritable contradiction. La France demeure une puissance industrielle, agricole, nucléaire, aérospatiale et militaire, mais l'industrie représente désormais à peine plus de 10 % du produit intérieur brut, soit une proportion inférieure à celles de l'Allemagne et de l'Italie. La production manufacturière a perdu du poids, des compétences et des emplois, tandis que le tourisme, le commerce et les services récréatifs sont devenus toujours plus importants. "Vie publique" (https://www.vie-publique.fr/parole-dexpert/299877-competitivite-et-potentiel-industriel-de-la-france-au-milieu-du-gue)
 
Le problème n'est pas le parc lui-même. Un pays moderne peut construire des réacteurs, des satellites, des trains, des médicaments et de grands équipements de loisirs. Le problème apparaît lorsque l'investissement récréatif est célébré comme une preuve suffisante de vitalité nationale, tandis que la politique industrielle peine à garantir une énergie abordable, des financements durables, une formation technique et une continuité productive.
 
Ce choix révèle une transformation plus profonde : la France vend ses paysages, sa culture, son luxe, son patrimoine et sa capacité d'accueil, alors qu'une part croissante des capitaux nécessaires vient de l'étranger. Il ne s'agit pas d'une colonisation, contrairement aux formules les plus excessives, mais l'opération n'est pas pour autant neutre. Celui qui finance décide des délais, des dimensions, de l'image et, en partie, de la répartition des bénéfices.

L'Arabie saoudite n'achète pas seulement des billets

Pour Riyad, cet investissement s'inscrit dans la stratégie de diversification au-delà du pétrole. La Vision 2030 saoudienne attribue un rôle central au tourisme, au sport, à la culture et au divertissement. Qiddiya n'est donc pas un simple investisseur à la recherche d'un terrain rentable : il constitue un instrument de projection économique et politique du royaume. Source "Vision 2030
 
Par le football, les compétitions de jeux électroniques, les grands spectacles et désormais les parcs thématiques, l'Arabie saoudite construit une influence internationale capable de toucher les jeunes générations. Dragon Ball offre un langage mondial : créé au Japon, apprécié en Europe, financé dans le Golfe et transformé en attraction commerciale en France. C'est la géographie parfaite de l'économie contemporaine, où les symboles circulent plus rapidement que les usines.
 
L'opération renforce également la relation entre Paris et Riyad. À la coopération énergétique, financière, diplomatique et militaire s'ajoute une dimension culturelle et populaire. Sur le plan stratégique, le parc ne modifie aucun équilibre militaire, mais il contribue à consolider une entente plus vaste : la France offre un territoire, du prestige et un accès au marché européen ; l'Arabie saoudite apporte des capitaux et des commandes, tout en augmentant sa capacité d'influence.
 

Un investissement à juger sur ses contrats

La question décisive n'est pas de savoir si Dragon Ball est suffisamment français. Les économies européennes vivent depuis des siècles d'échanges et de métissages. La véritable question est celle de l'intérêt national protégé par les accords.
 
Si le projet impose la participation d'entreprises locales, la formation professionnelle, des liaisons ferroviaires, la protection de l'environnement, des salaires dignes et le réinvestissement d'une partie des bénéfices, il pourra devenir un instrument de développement territorial. S'il produit surtout des emplois précaires, une consommation excessive des sols et des revenus transférés à l'étranger, il restera un spectaculaire décor financé par d'autres.
 
La France ne devient pas un parc de loisirs parce qu'elle accueille un parc. Elle risque cependant de le devenir si elle considère l'arrivée de visiteurs et de capitaux étrangers comme un substitut à la souveraineté productive. Les montagnes russes peuvent créer de la richesse. À elles seules, elles ne fabriquent pas une puissance.

A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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