Chroniques de la Recherche

Sous l'écume des jours. Tribune Libre Christophe Deschamps


Christophe Deschamps
Vendredi 4 Septembre 2026


Les changements qui comptent ne produisent ni pic, ni alerte, ni signal faible. Ils avancent en silence pendant que nos instruments mesurent le bruit. Raymond Boudon appelait cela les tendances dissimulées sous l'écume des jours.
« Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres. »
De la démocratie en Amérique. Alexis de Tocqueville.



Sous l'écume des jours. Tribune Libre Christophe Deschamps
En novembre 1215, dans la basilique du Latran, douze cents prélats venus de toute la chrétienté promulguent soixante-dix canons, dont le dix-huitième interdit aux clercs de participer à toute procédure susceptible de verser le sang, et notamment de bénir le métal chauffé à blanc utilisés pour l'ordalie. L'ordalie est mise en œuvre lorsqu'un procès n'aboutit pas : on fait saisir à l'accusé une barre de fer portée au rouge et l'on rouvre le pansement trois jours plus tard pour voir si Dieu a guéri l'innocent. Or, sans bénédiction il n'y a plus d'ordalie possible.
 
L’ordalie n'est jamais réapparue, alors qu'un concile ultérieur aurait pu la rétablir d'un trait de plume. C'est que l'interdiction avait ouvert une brèche par où s'est engouffré quelque chose de plus lent et de plus solide qu'un canon.
 
Sans s'en rendre compte, l'Occident venait de changer de régime juridique : là où l'on s'en remettait au soi-disant jugement de Dieu, il faudrait désormais des témoins, des indices et des aveux, donc des hommes de loi pour les recueillir, une doctrine, et bientôt la torture judiciaire pour obtenir les aveux manquants.
 
Un observateur présent au concile aurait rapporté que Rome venait d'écarter les ecclésiastiques des procédures qui font couler le sang et... serait passé à côté de l'essentiel.
 

Un processus en deux temps

Le sociologue Raymond Boudon (1934 - 2013) évoque dans "Croire et savoir " un processus en deux temps pour expliquer comment une société change d'avis sur ce qui se fait ou ne se fait pas.

Premier temps, quelqu'un avance une idée neuve, par exemple qu'une plaie cicatrise ou s'infecte selon la profondeur de la brûlure et la constitution du blessé, si bien que l'état de la main trois jours plus tard ne dit rien de la culpabilité de son propriétaire. Second temps, cette idée est jugée par des gens (vous, moi), chacun se demandant si le raisonnement lui agrée, ou, a minima, ne le dérange pas. Raymond Boudon insiste sur ce point : une idée ne se propage pas comme une mode ou comme un rhume, par imitation ou contagion, mais parce que celui qui l'examine lui trouve des raisons qu'il jugerait bonnes qu'il soit accusé, juge ou simple témoin.
 
Or une idée qui a passé cet examen résiste mieux que les autres : même écrasée par les circonstances, elle demeure inscrite dans les têtes et attend son heure, comme la démocratie qui sort du vingtième siècle avec ses institutions détruites par les totalitarismes et son crédit intact. Quand le verdict est favorable, il n'y a ni vote, ni décision, ni même débat : l'idée cesse de choquer chez celui-ci, puis chez celui-là, et de proche en proche elle devient une évidence dont plus personne ne se souvient qu'elle ait pu être discutée.
 
Il n'y a pourtant aucune « loi de l'histoire » à rechercher ici, car pour Boudon, rien ne garantit qu'une idée meilleure finisse par l'emporter, ni quand, ni où. Ce qui fait défaut n'est jamais le jugement, disponible en tout lieu et à toute époque, mais l'occasion de le laisser produire ses effets, et l'attente se compte parfois en siècles. Ainsi, lorsque Richelieu proscrit le duel en 1626, les arguments contre sont sur la table depuis longtemps. Il faudra pourtant attendre encore deux siècles et demi pour qu'il disparaisse vraiment, l'honneur nobiliaire résistant aux textes bien mieux que ne l'imaginaient les légistes.
 
Ce qu'un tel modèle permet de voir, écrit Boudon dans une formule qui emprunte à Boris Vian, ce sont « les tendances de long terme dissimulées sous l'écume des jours ».
 
Reste que les courants qui agissent en profondeur ne sont, par définition, ni visibles ni bruyants : une position cesse peu à peu d'avoir besoin d'être défendue ; une autre, à l'inverse, ne peut plus être avancée sans qu'on doive d'abord s'en justifier. Ce basculement ne produit pas de pic de fréquence, pas d'alerte, pas de signal faible, mais du silence qu'il faudrait réussir à lire en creux.
 

Ce que Boudon a réellement observé

Fernand Braudel reprochait aux historiens qui l'avaient précédé de s'attacher à « une poussière de faits divers sans commune mesure avec la puissante et lente histoire qui nous préoccupe ». Mais comment écarter cette poussière suffisamment pour voir ce qui, dessous, ne bouge qu'à l'échelle du siècle ?

La réponse de Boudon mérite qu'on s'y arrête. Afin d'établir que les mœurs occidentales se rationalisent, il s'appuie sur une grande enquête internationale, quarante-trois pays, quatre cents questions sur les valeurs, dont les données ont été collectées entre 1990 et 1993. L'enquête est synchronique, tout le monde a répondu au même moment, mais prétend pourtant restituer quarante ans d'évolution. Comment ? Les individus de soixante-dix ans ne répondent pas comme ceux de vingt-cinq, et Boudon lit cet écart entre les âges comme la trace du chemin parcouru depuis les années cinquante. Il n'a donc jamais pu observer le mouvement mais l'a déduit d'une différence entre générations ainsi mesurée. Une photo dont on tire un film en quelque sorte.
 
Bien entendu, l'écart entre les générations pourrait n'être qu'un écart entre les âges : si l'on ne pense pas la même chose à vingt-cinq ans et à soixante-dix, et si chacun rejoint peu à peu les positions de ses aînés en vieillissant, alors l'enquête ne mesure aucune évolution des mœurs, seulement le vieillissement.
 
Il me semble pourtant que l'essentiel est ailleurs et nous concerne tous : on n'a jamais sous les yeux qu'un état présent. Le mouvement, lui, ne se perçoit pas, il ne peut que se reconstruire par raisonnement, un raisonnement inévitablement faux. Du moins inévitablement faussé par la subjectivité de ce sur quoi l'on choisira de porter son regard.
 

La position du veilleur

Le veilleur est logé à cette enseigne : ses alertes lui disent ce qui se publie aujourd'hui, son tableau de bord décrit un état à un instant donné. De fait, nous ne sommes pas mal informés ; nous sommes admirablement informés à un temps T et avons l'envie (le besoin ?) d'interpréter ce moment comme une direction, un sens de l'histoire.
 
Que faire, dès lors, quand on est payé pour « voir venir » ? Rien de spectaculaire, quelques déplacements du regard, dont aucun ne produira d'indicateurs, ni n'entrera dans un tableau de bord.
 
Le premier consiste à regarder qui, sur une question donnée, est tenu de se justifier. Il y a vingt ans, celui qui tenait à rester joignable en permanence passait pour un maniaque ; aujourd'hui, c'est celui qui ne répond pas dans la journée qui doit s'en expliquer. Aucun texte n'a été voté, aucune décision prise nulle part, et pourtant la charge de la preuve a changé de camp. Le signe le plus sûr qu'une question est réglée ?
Le camp qui n'a plus besoin d'argumenter est celui qui a gagné.

Le deuxième consiste à repérer ce dont on ne discute plus : une évidence ne produit plus de texte, donc plus de signal. Une organisation peut alors être prise de court par un dossier qu'elle avait refermé. Ainsi, le nucléaire civil était en Europe une affaire classée, et celles qui avaient cessé de surveiller ce sujet ont mis du temps à comprendre qu'il se ré-ouvrait.

Le troisième consiste à aller lire ce que soutenaient ceux qui ont perdu, parce qu'une position battue ne disparaît jamais totalement : elle reste disponible et ressort lorsque les circonstances changent, de sorte que l'inventaire des vaincus donne la liste de ce qui peut revenir.

Le quatrième, enfin, consiste à tenir par écrit le journal de ses propres évidences et à le relire dans cinq ans, dix ans, pour mesurer à quelle vitesse on s'est déplacé sans s'en apercevoir. De loin le plus désagréable des quatre.
 
Aucun de ces gestes n'est apte à prédire quoi que ce soit : ils ne donnent pas la direction du mouvement, mais une position. Pourtant, savoir ce qui est joué et ce qui ne l'est pas encore évite au moins une erreur coûteuse : consacrer sa veille à une question déjà tranchée pendant que la vraie discussion se déplace ailleurs.
 
Si le passé long doit être reconstitué à partir d'une photographie, annoncer l'avenir suppose un saut d'une tout autre nature. Notre métier est-il de dire où va le monde ? N'est-il pas plutôt de dire où il en est ? Voilà déjà une tâche largement au-dessus de nos moyens, et c'est peut-être la meilleure nouvelle qui soit, car ce qui ne se calcule pas s'apprécie. Si le futur se calculait, on n'aurait pas besoin de veilleurs, seulement de serveurs.

Christophe DeschampsIntelligence Économique Ph.D , est chercheur et docteur en sciences de l'information et de la communication au CEREGE (Université de Poitiers). Consultant-formateur spécialisé dans la veille stratégique, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre technologies, usages et circulation de l'information, tant dans leurs dimensions personnelles que professionnelles.
Depuis 2004, il anime le blog outilsfroids.net, espace d'observation et d'expérimentation autour des technologies de l'information. Il y teste et documente des outils de veille, d'OSINT et de gestion des connaissances, en cherchant à comprendre comment leurs usages transforment nos pratiques quotidiennes. Par cette approche pragmatique et réflexive il souhaite éclairer la manière dont les innovations, depuis le web 2.0 jusqu'aux IA génératives, modifient en profondeur nos façons d'apprendre, de collaborer et de produire du sens.
Publications :
- La boîte à outils de l'intelligence économique. Dunod. 2011
- Organisez vos données personnelles. L'essentiel du Personal Knowledge Management. Eyrolles. 2011
- Le nouveau management de l'information. FYP. 2009
Auteur sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/chdeschamps/
Thèse : "La phase d’analyse dans le cycle de la veille stratégique : conditions d’une mise en œuvre pertinente dans le cadre d’organisations françaises "  Lien Thèses.fr
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