Sous un titre volontairement provocateur, « Que reste-t-il du grenier de la nation ? », Géraldine Woessner, rédactrice en chef au Point, a animé les échanges entre Bernard Ader, président du CNRA, Nicolas Ravailhe, avocat spécialiste du marché intérieur européen, et moi-même. Trois angles pour une même réalité : la sécurité alimentaire ne se mesure plus à ce qu'un pays produit, mais à ce qu'il maintient quand les circuits ordinaires se dérèglent.
Combien de jours tiendrons-nous ?
La question ouvre le débat, mais elle est piégée. Un chiffre national donnerait une illusion de précision. À Paris, l'APUR estime entre cinq et sept jours les denrées disponibles[1]. Ce n'est pas une réserve organisée par la puissance publique : c'est la somme de ce qui se trouve, à un instant donné, dans les entrepôts, les commerces, les cantines et jusqu'aux réfrigérateurs des Parisiens. Ajoutez que 95 % des marchandises alimentaires franciliennes arrivent par la route, et notre réserve circule, chaque jour, dans les camions.
Voilà ce qui sépare la résilience de l'autarcie. Ce n'est pas vivre en vase clos, c'est continuer à nourrir la population quand un maillon lâche. Bernard Ader a insisté sur la robustesse plutôt que sur la résilience : un système robuste n'est pas celui qui produit le plus, c'est celui qui conserve la capacité de produire, transformer, transporter et distribuer, avec des réserves mobilisables et de la coordination quand un maillon cède. Une capacité qui s'éteint ne se rallume pas d'un geste : le risque n'est pas la mauvaise récolte, mais la perte structurelle, celle dont on ne revient pas en une saison
Voilà ce qui sépare la résilience de l'autarcie. Ce n'est pas vivre en vase clos, c'est continuer à nourrir la population quand un maillon lâche. Bernard Ader a insisté sur la robustesse plutôt que sur la résilience : un système robuste n'est pas celui qui produit le plus, c'est celui qui conserve la capacité de produire, transformer, transporter et distribuer, avec des réserves mobilisables et de la coordination quand un maillon cède. Une capacité qui s'éteint ne se rallume pas d'un geste : le risque n'est pas la mauvaise récolte, mais la perte structurelle, celle dont on ne revient pas en une saison
Produire en France ne signifie pas être autonome
J'ai prolongé sur les dépendances amont, parce que produire en France ne veut pas dire être autonome. Bernard Ader l'a résumé sans jargon : quand un agriculteur met son tracteur en route, il consomme d'abord de l'énergie. Avant d'être un producteur de nourriture, il est un consommateur de carburant, d'électricité, d'engrais, de semences, de pièces détachées et de logiciels, dépendant d'une chaîne industrielle bien plus large que sa ferme. La guerre en Ukraine l'a montré, quand la flambée du gaz a fait décoller le prix des engrais azotés et fragilisé la récolte suivante. Une souveraineté qui ignore ses dépendances amont est une souveraineté de papier.
Nicolas Ravailhe a introduit une ligne de faille moins visible : Paris et Bruxelles n'emploient pas le même mot pour le même risque. L'approche française penche vers l'autonomie et la protection ; l'européenne mise sur les échanges et la continuité du marché intérieur. Même vocabulaire, deux représentations du danger. Le marché mutualise et diversifie, mais il tisse des interdépendances qui se retournent le jour où plusieurs États, frappés ensemble, cherchent chacun à se protéger d'abord. La question devient alors juridique : jusqu'où décréter qu'une capacité agricole est stratégique et doit être maintenue, même peu rentable ? Il manque une cartographie publique et opérationnelle des capacités critiques, celles que l'on ne peut pas se permettre de perdre.
Nicolas Ravailhe a introduit une ligne de faille moins visible : Paris et Bruxelles n'emploient pas le même mot pour le même risque. L'approche française penche vers l'autonomie et la protection ; l'européenne mise sur les échanges et la continuité du marché intérieur. Même vocabulaire, deux représentations du danger. Le marché mutualise et diversifie, mais il tisse des interdépendances qui se retournent le jour où plusieurs États, frappés ensemble, cherchent chacun à se protéger d'abord. La question devient alors juridique : jusqu'où décréter qu'une capacité agricole est stratégique et doit être maintenue, même peu rentable ? Il manque une cartographie publique et opérationnelle des capacités critiques, celles que l'on ne peut pas se permettre de perdre.
Un stock n’est pas encore une réserve stratégique
Restent les stocks. La France a des stocks commerciaux, agricoles, de report, mais pas de dispositif national complet et structuré comparable aux modèles présentés.
La question posée par Géraldine Woessner nous ramène à une autre réalité : posséder des marchandises ne signifie pas disposer de réserves stratégiques. Un bon stock, rappelait Bernard Ader, est identifié, disponible, tournant, situé au bon endroit et relié à des capacités de transport, de transformation et de distribution. Un stock qu'on ne sait pas localiser, qu'on ne peut pas transformer ou déjà vendu n'est pas une réserve de crise, c'est une illusion de sécurité.
La Finlande a porté ses réserves céréalières à neuf mois de consommation, et stocke aussi semences, engrais et carburants[2]. La Suisse impose des réserves obligatoires à un certain nombre d'entreprises privées, sous mandat fédéral[3]. Deux modèles différents, une même leçon : ils ont institutionnalisé une question que la France pose encore trop peu. Que voulons-nous pouvoir continuer à faire quand le marché ne suffit plus ?
La question posée par Géraldine Woessner nous ramène à une autre réalité : posséder des marchandises ne signifie pas disposer de réserves stratégiques. Un bon stock, rappelait Bernard Ader, est identifié, disponible, tournant, situé au bon endroit et relié à des capacités de transport, de transformation et de distribution. Un stock qu'on ne sait pas localiser, qu'on ne peut pas transformer ou déjà vendu n'est pas une réserve de crise, c'est une illusion de sécurité.
La Finlande a porté ses réserves céréalières à neuf mois de consommation, et stocke aussi semences, engrais et carburants[2]. La Suisse impose des réserves obligatoires à un certain nombre d'entreprises privées, sous mandat fédéral[3]. Deux modèles différents, une même leçon : ils ont institutionnalisé une question que la France pose encore trop peu. Que voulons-nous pouvoir continuer à faire quand le marché ne suffit plus ?
Quand tout manque, qui décide ?
Reste la gouvernance, c'est-à-dire l'angle mort. J’ai posé la question de l'arbitrage : quand une même ressource devient rare, elle peut nourrir les humains, les élevages, l'industrie, l'énergie ou l'export. Qui décide de la priorité ? Des mécanismes de gestion de crise existent, mais aucun ne les articule dans une doctrine alimentaire d'ensemble. Or on ne mobilise pas dans l'urgence ce qu'on n'a pas identifié, cartographié et organisé avant.
Face aux crises, notre réponse ne peut plus reposer sur la seule accumulation de stocks ni sur la capacité supposée du marché à réorganiser spontanément les approvisionnements. Elle suppose une connaissance précise de nos dépendances, une coordination entre les acteurs publics et privés et une capacité à mobiliser les ressources disponibles lorsque les circuits ordinaires sont perturbés.
La table ronde de Souveraine Tech aura au moins permis de déplacer le débat : la souveraineté alimentaire ne se résume ni à nos hectares cultivés, ni à nos volumes produits, ni même à nos réserves. Elle repose sur notre capacité à maintenir l'ensemble des fonctions qui permettent de nourrir la population. Le sujet n'est plus seulement de savoir ce que contient notre grenier. Il est de savoir si nous saurons encore nourrir la population lorsque le système qui la nourrit cessera de fonctionner comme prévu.
Face aux crises, notre réponse ne peut plus reposer sur la seule accumulation de stocks ni sur la capacité supposée du marché à réorganiser spontanément les approvisionnements. Elle suppose une connaissance précise de nos dépendances, une coordination entre les acteurs publics et privés et une capacité à mobiliser les ressources disponibles lorsque les circuits ordinaires sont perturbés.
La table ronde de Souveraine Tech aura au moins permis de déplacer le débat : la souveraineté alimentaire ne se résume ni à nos hectares cultivés, ni à nos volumes produits, ni même à nos réserves. Elle repose sur notre capacité à maintenir l'ensemble des fonctions qui permettent de nourrir la population. Le sujet n'est plus seulement de savoir ce que contient notre grenier. Il est de savoir si nous saurons encore nourrir la population lorsque le système qui la nourrit cessera de fonctionner comme prévu.
Sources
[1] APUR et Ville de Paris, étude sur la résilience alimentaire de la métropole parisienne, octobre 2024 : besoins quotidiens estimés à 3 090 tonnes de denrées, denrées disponibles couvrant environ cinq à sept jours, 95 % des marchandises alimentaires acheminées par la route.
[2] S. Doppler, Les Greniers du monde : après la mauvaise récolte de 2021 et l'invasion de l'Ukraine en 2022, la Finlande a porté ses réserves céréalières d'environ six à neuf mois de consommation et intègre semences, engrais et carburants agricoles à sa doctrine.
[3] Réservesuisse et Office fédéral pour l'approvisionnement économique du pays (OFAE) : réserves obligatoires détenues par des entreprises privées sous mandat fédéral, partenariat public-privé institué en 1932. Le volet alimentaire compte de l'ordre de 120 membres, l'ensemble du dispositif de réserves obligatoires près de 300 entreprises.
A propos de ...
Sandrine Doppler, experte des systèmes alimentaires et de la résilience des territoires, travaille depuis les années 2000 sur les modèles de souveraineté nourricière. Consultante et auteure, elle fonde en 2016 "L"effet Doppler" et se consacre aux stratégies alimentaires des nations. Elle intervient auprès d’organisations publiques et privées pour analyser les dynamiques de transition et de sécurité alimentaire.
Keywords
#FoodSovereignty #FoodSecurity #FoodResilience #StrategicAutonomy #StrategicReserves #AgriculturalDependencies #SupplySecurity #FrenchAgriculture #EuropeanSovereignty #CrisisManagement

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