Data Management

Souveraineté numérique #3. Reprendre le contrôle : vers une souveraineté numérique européenne

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Dimanche 30 Novembre 2025


Avec le Cloud Act, Washington a étendu son pouvoir juridique bien au-delà de ses frontières, imposant aux géants du numérique américains de livrer les données, même hébergées en Europe. Une ingérence qui révèle la vulnérabilité du Vieux Continent et accélère sa prise de conscience : sans infrastructures souveraines, l’Europe reste dépendante des GAFAM et exposée aux lois extra-territoriales. Face à cette offensive, des initiatives comme Gaia-X ou les « clouds de confiance » nationaux incarnent la riposte européenne, entre volonté d’autonomie et risque d’ingérence des mêmes acteurs qu’elle cherche à contenir.



Souveraineté numérique #3. Reprendre le contrôle : vers une souveraineté numérique européenne

Le Cloud Act : un cas emblématique d’ingérence et de dépendance

Un cas spécifique analysé par l’École de Guerre Économique est le Cloud Act américain, considéré comme emblématique de lingérence juridique des États-Unis sur la souveraineté numérique dautrui. Adopté en mars 2018, le Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act (Cloud Act) a de facto étendu la portée mondiale des lois américaines en matière de données. Cette législation oblige les fournisseurs de services numériques américains (cloud, courriels, réseaux sociaux, etc.) à remettre aux autorités américaines les données des utilisateurs sur demande, même si elles sont stockées sur des serveurs situés à l’étranger, y compris en Europe.
De plus, le Cloud Act autorise ces accès sans obligation dinformer les utilisateurs ni de passer par les tribunaux locaux. En pratique, comme le note Leila Ackerman, Microsoft, Google, Facebook et consorts ne sont plus en mesure de garantir la confidentialité des données, même si celles-ci sont hébergées en Europe .
 
Du point de vue européen, le Cloud Act constitue une ingérence juridique sans précédent dans ses prérogatives souveraines. Il entre en conflit avec les réglementations européennes sur la protection des données (comme le RGPD), qui imposent des restrictions au transfert de données personnelles hors de lUnion. Ce nest pas un hasard si son adoption a suscité « de vives préoccupations concernant la souveraineté numérique européenne ».

LEGE interprète le Cloud Act comme un véritable « coup de force » américain qui contourne les nouvelles règles européennes et remet en question le contrôle de lUE sur ses propres données. En France, lentrée en vigueur du Cloud Act a provoqué des réactions immédiates : par exemple, le gouvernement français a révisé lorganisation du cloud de l’État pour protéger les informations sensibles des regards étrangers. La Commission Nationale de lInformatique et des Libertés (CNIL), autorité française de protection des données, a également mis en garde contre lutilisation de plateformes cloud américaines comme Google Docs ou Dropbox, recommandant des alternatives européennes pour sécuriser les données.
 
Pour l’École de Guerre Économique, le Cloud Act représente une offensive dans la guerre économique numérique : en légalisant laccès aux données étrangères par les États-Unis, il renforce lhégémonie informative américaine au détriment de lEurope. Ce cas a également servi de catalyseur politique : il a poussé les décideurs européens à prendre conscience de la nécessité dinfrastructures autonomes. En dautres termes, il a sonné lalarme sur la « souveraineté juridique des informations numériques » menacée par les lois américaines. De là est née lurgence, soutenue par les analystes de lEGE, de développer des solutions européennes dans le cloud et le secteur des données, pour saffranchir de la dépendance envers des fournisseurs soumis à des juridictions extra-européennes.
 

Gaia-X et la réponse européenne pour l’autonomie dans le cloud

Parmi les contre-mesures européennes les plus citées par l’École de Guerre Économique figure Gaia-X, le projet de cloud fédéré européen. Lancé officiellement en juin 2020 à linitiative de la France et de lAllemagne, Gaia-X vise à créer un écosystème de données et de services cloud conforme aux valeurs et normes européennes, offrant aux pays de lUE une alternative aux géants américains et chinois. Ce nest pas un hasard si les ministres Bruno Le Maire et Peter Altmaier ont présenté Gaia-X explicitement comme une « réponse au Cloud Act » de Trump.

Lidée centrale est de ramener sous contrôle européen les données stratégiques, en construisant des infrastructures et des normes communes qui garantissent souveraineté, transparence, interopérabilité et sécurité. Comme la souligné la Commission européenne, Gaia-X constitue un premier pas concret vers cette « souveraineté numérique » appelée de ses vœux par la stratégie européenne des données de février 2020. Concrètement, le projet prévoit une fédération de fournisseurs de cloud et dutilisateurs adhérant à des règles communes (le « rulebook » européen) et à des certifications (« labels » Gaia-X) visant à garantir que les services cloud respectent des exigences de localisation des données, de portabilité et de conformité au RGPD. En somme, Gaia-X cherche à établir un « canal de confiance » européen entre utilisateurs et fournisseurs de cloud, réduisant le recours à des plateformes extra-européennes pour les données les plus sensibles.
 
L’École de Guerre Économique juge Gaia-X comme un projet stratégiquement important, mais en observe également les limites et les contradictions émergentes. Dun côté, lEGE reconnaît Gaia-X comme une tentative de souveraineté dans la gouvernance des données, née précisément pour contrer lhégémonie américaine. Dun autre côté, elle critique son ouverture excessive aux acteurs étrangers : avec le temps, Gaia-X a intégré plus de 180 entreprises, y compris des géants comme Microsoft, Google, Amazon, mais aussi Alibaba et Huawei.
Cela a suscité des craintes dun « affaiblissement » de sa mission initiale. Bien que le conseil dadministration de Gaia-X soit réservé à des groupes ayant leur siège en Europe, la présence de grandes entreprises technologiques extra-européennes en tant que partenaires a semé le doute sur la réelle autonomie du cloud européen. La vice-ministre allemande Dorothee Bär a elle-même déclaré que Gaia-X resterait ouvert aux opérateurs mondiaux à condition quils respectent les règles européennes. LEGE y voit un risque d’« ingérence interne » : des partenariats trop étroits avec les GAFAM pourraient compromettre lobjectif d’émancipation, introduisant « le loup dans la bergerie » (cest-à-dire les géants étrangers au sein de linfrastructure censée les remplacer).

Un cas emblématique est celui de Scaleway, un important fournisseur de cloud français, qui a quitté Gaia-X en 2021 en dénonçant le poids excessif acquis par les membres non européens dans le projet. En résumé, lanalyse de l’École de Guerre Économique sur Gaia-X est ambivalente : elle en loue la portée géopolitique – lEurope qui « part à la conquête de sa souveraineté numérique » – mais prévient que, pour réussir, linitiative devra rester fermement ancrée dans un contrôle européen, évitant de dépendre des technologies et des capitaux doutre-mer.
 

Stratégies européennes vers l’autonomie technologique

Outre Gaia-X, ces dernières années, lEurope a mis en œuvre diverses stratégies pour la souveraineté numérique – souvent en ligne avec les thèses défendues par l’École de Guerre Économique. Sur le plan réglementaire, lUE a été pionnière avec des règlements comme le RGPD (2016), qui agit comme un « premier bouclier » législatif sur les données, et plus récemment avec le Digital Services Act et le Digital Markets Act, visant à imposer des règles aux géants du web. Cependant, lEGE fait remarquer que la réglementation seule ne suffit pas à résoudre la dépendance technologique : « nous sommes encore loin dun arsenal de gouvernance des données pleinement européen », notamment parce quil manque des plateformes et des infrastructures propres. Cest pourquoi, parallèlement aux lois, des initiatives industrielles sont promues. Par exemple, plusieurs gouvernements de lUE ont lancé des programmes de cloud souverain national : en France, le label « Cloud de Confiance » et la qualification SecNumCloud (sous l’égide de lANSSI) certifient les fournisseurs de cloud garantissant une pleine souveraineté et sécurité, une exigence désormais obligatoire pour le cloud dans ladministration publique française. En Italie, le Polo Strategico Nazionale, une infrastructure cloud pour les entités publiques gérée par un consortium italien, est en cours de développement, et des labels Gaia-X sont envisagés pour en classer les services.
 
À l’échelle européenne, au-delà de Gaia-X, des investissements conjoints et une coopération sont privilégiés : lUE a défini un « Projet Important dIntérêt Européen Commun » (IPCEI) sur le cloud, et des programmes de financement comme Europe Numérique et Horizon Europe allouent des fonds au développement de technologies stratégiques. En 2022, la Commission a proposé un Fonds pour la Souveraineté Européenne afin de soutenir les startups high-tech et les champions numériques continentaux. En matière de cybersécurité, plusieurs pays (dont lItalie) ont établi un Périmètre de sécurité numérique pour protéger les réseaux critiques et les technologies sensibles. On assiste également à un changement de mentalité : des institutions comme le Garante italien pour la protection des données et la CNIL française collaborent pour sassurer que les services utilisés en Europe respectent des normes de sécurité et de confidentialité alignées sur les valeurs de lUE.
 
Malgré ces avancées, l’École de Guerre Économique avertit que la route vers lautonomie technologique reste longue. Les investissements colossaux dont disposent les géants américains leur permettent de sadapter et de maintenir leur emprise sur le marché européen : par exemple, les GAFAM ouvrent des centres de données en Europe et concluent des partenariats locaux (comme Microsoft avec Orange en France pour localiser les données) afin de rassurer les clients européens et de se conformer aux normes de lUE.
Ces alliances, si elles améliorent la conformité, limitent toutefois lespace de croissance pour des solutions européennes autonomes, consolidant la présence des acteurs extra-européens. LEGE souligne également le retard accumulé dans des secteurs clés : la chaîne dapprovisionnement des microprocesseurs est presque entièrement extra-européenne, l’écosystème des startups numériques européennes peine à retenir les talents (de nombreux « cerveaux » formés en Europe émigrent vers la Silicon Valley, alimentant la recherche américaine). Même lorsque des produits européens innovants émergent, ils ont souvent besoin du soutien de partenaires étrangers pour se développer : le cas du moteur de recherche français Qwant est révélateur, qui, pour supporter la charge des utilisateurs, a dû sappuyer sur le cloud Azure de Microsoft en raison des limites de linfrastructure locale – un compromis qui met en évidence les difficultés à atteindre une pleine souveraineté numérique européenne .
 
En résumé, les stratégies européennes en cours (réglementation, investissements, projets cloud, etc.) sont considérées comme des pas dans la bonne direction, mais l’École de Guerre Économique les juge encore insuffisantes pour inverser les rapports de force. Un effort plus coordonné et massif serait nécessaire pour réduire véritablement les dépendances technologiques accumulées au fil des décennies.
 

Patriotisme économique et autonomie : l’approche de l’École de Guerre Économique

L’École de Guerre Économique de Paris propose daborder ces défis avec une approche fondée sur le patriotisme économique et une stratégie de défense économique européenne. Dans de nombreuses publications et interventions, ses représentants (Harbulot et ses collègues) ont mis en avant la nécessité pour lEurope datteindre au plus vite la souveraineté et lautodétermination numérique, comme seule voie pour s’émanciper de lhégémonie technologique étrangère. Cela implique de promouvoir des politiques économiques favorisant les champions nationaux et européens du secteur technologique, de protéger ses filières stratégiques et de développer des compétences locales – même si cela signifie rompre avec un certain libéralisme naïf du passé. LEGE insiste sur le fait que lEurope doit prendre conscience quelle est en guerre économique, bien que sous des formes non militaires, et quelle doit donc se doter dune doctrine claire de défense économique. Bruxelles, en dautres termes, devrait élaborer une stratégie géoéconomique unifiée pour affronter les États-Unis et la Chine sur le terrain technologique.
 
Parmi les concepts clés promus par l’École figure la « souveraineté comme choix » : lautonomie numérique ne sobtient pas en se fermant au monde, mais en choisissant avec lucidité où et comment dépendre. Par exemple, on peut coopérer avec des partenaires étrangers dans des secteurs non stratégiques, mais sur des actifs critiques (données des citoyens, infrastructures cloud gouvernementales, télécommunications), il faut un contrôle local total. LEGE appelle également à investir beaucoup plus dans la recherche et linnovation internes pour combler le fossé technologique : cest par une politique industrielle ciblée et des investissements (publics et privés) que des alternatives européennes compétitives pourront émerger. Cela implique aussi de créer un environnement favorable aux startups et aux grands projets technologiques, pour éviter la « fuite » de talents et dentreprises prometteuses vers les États-Unis.

Concrètement, le patriotisme économique dans le numérique se traduit par des mesures dintelligence économique (protection du savoir-faire, lutte contre lespionnage industriel), un soutien aux champions nationaux (y compris via des marchés publics orientés vers des solutions européennes) et, si nécessaire, une résistance aux pressions étrangères – par exemple, en limitant lacquisition dentreprises technologiques européennes par des entités extra-européennes ou en refusant des accords désavantageux sur le contrôle des données.
 
Christian Harbulot et son école mettent enfin laccent sur limportance dune vision géopolitique unifiée de lEurope. Selon eux, seule une mise en commun des ressources des États membres permettra à lUE de rivaliser avec des superpuissances de taille continentale. Dans cette optique, des initiatives comme Gaia-X ou la coordination en matière de cybersécurité sont encourageantes, mais doivent sinscrire dans un cadre stratégique plus large. « LEurope na pas le choix : si elle veut protéger ses citoyens, elle doit changer sa stratégie géoéconomique », avertit Giuseppe Gagliano en résumant la pensée de lEGE. En définitive, l’École de Guerre Économique appelle à un réveil stratégique de lEurope dans le numérique : traiter la technologie non pas comme un simple facteur de marché, mais comme un pilier de la sécurité nationale et économique.
 

Conclusions et perspectives

La position de l’École de Guerre Économique de Paris sur la souveraineté numérique est limpide : lEurope doit considérer la domination technologique comme un front de conflit économique et agir en conséquence pour garantir son autonomie. Cette approche globale combine lanalyse des menaces (Cloud Act et autres formes dingérence américaine, pénétration des technologies chinoises) avec la promotion dun patriotisme économique numérique visant à construire des alternatives européennes et à réduire les dépendances. Dans les cas spécifiques examinés – du Cloud Act à Gaia-X – émerge un fil conducteur : la prise de conscience que celui qui contrôle les données et les plateformes détient le pouvoir, et que lEurope doit réagir pour ne pas être écrasée entre les superpuissances.

Les évaluations de lEGE sur ces sujets offrent un tableau lucide mais aussi alarmant : sans un changement de cap, lUE risque de voir sa souveraineté s’éroder dans le cyberespace, avec des conséquences économiques et politiques considérables. En même temps, l’École entrevoit des stratégies possibles de redressement – coopération intra-européenne, investissements ciblés, réglementation intelligente – qui, si elles sont mises en œuvre avec détermination, pourraient rééquilibrer les rapports de force technologiques.

Les implications pour lavenir de la souveraineté numérique européenne dépendront donc des choix actuels : selon la pensée de l’École de Guerre Économique, cest uniquement par un engagement cohérent et une vision stratégique que lEurope pourra conquérir cette « autodétermination numérique » indispensable pour prospérer dans un monde de plus en plus compétitif et interconnecté.
 

A propos de...

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. 
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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