Jeux de Stratégies

Stratagème 28. Monter sur le toit pour retirer l’échelle. Quand l’avantage est acquis, on coupe les issues pour empêcher l’adversaire de revenir dans la partie.


Jacqueline Sala
Vendredi 11 Septembre 2026


Le stratagème 28 décrit une manœuvre simple : une fois en position dominante, on supprime les voies de retour ou de repli de l’adversaire. C’est la logique du siège, de l’encerclement, de la dépendance forcée. Dans l’histoire, l’économie ou le cyber, ce stratagème apparaît dès qu’un acteur verrouille le terrain après avoir pris l’avantage.



Stratagème 28. Monter sur le toit pour retirer l’échelle.  Quand l’avantage est acquis, on coupe les issues pour empêcher l’adversaire de revenir dans la partie.
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NdlR : Il ne s’agit pas d’un modèle à copier, et c’est même tout l’inverse. Chercher à reproduire la stratégie chinoise serait une défaite annoncée, parce qu’elle repose sur des réflexes, des temporalités et des cultures qui ne sont pas les nôtres. Ce que nous devons saisir, ce ne sont pas les gestes à imiter, mais les logiques à comprendre, les ressorts culturels, les philosophies implicites, les manières de structurer le réel.

Le principe — Verrouiller après avoir avancé

Le stratagème 28 consiste à avancer suffisamment pour occuper une position clé, puis à retirer les moyens qui permettraient à l’autre de suivre, de se défendre ou de se retirer. On coupe l’échelle, on ferme la porte, on verrouille le pont.

L’objectif n’est pas seulement de gagner, mais de rendre impossible tout retour en arrière pour l’adversaire. C’est une stratégie de consolidation brutale : une fois l’avantage acquis, on le rend irréversible.

La prise de Mossoul et la stratégie d’encerclement (2016–2017)

Lors de la reconquête de Mossoul en 2016–2017, les forces irakiennes et kurdes appliquent une logique proche du stratagème 28. Après avoir repris les villages périphériques, elles coupent systématiquement les routes de fuite vers l’ouest, puis vers le nord, empêchant les combattants de Daech de se replier vers la Syrie. Une fois l’encerclement achevé, les assauts urbains deviennent inévitables : l’adversaire ne peut plus reculer, ni se réorganiser.

Cette stratégie militaire, documentée par l’ONU et de nombreux reporters de terrain, illustre parfaitement le stratagème 28 : on avance, puis on retire l’échelle, en supprimant toute issue.

Nvidia et le verrouillage de l’écosystème IA (2023–2026)

Dans l’économie contemporaine, le stratagème 28 se manifeste chaque fois qu’un acteur dominant parvient à verrouiller un marché après avoir pris l’avantage. C’est exactement ce qui se produit entre 2023 et 2026 avec Nvidia, dont la trajectoire dans l’IA illustre à la perfection la logique du “toit sans échelle”. L’entreprise commence par creuser un écart technologique décisif grâce à ses GPU H100 puis H200, qui deviennent la référence absolue pour l’entraînement des modèles d’IA avancés. Cette avance matérielle n’est pas isolée : elle s’appuie sur un socle logiciel propriétaire, CUDA, qui structure l’ensemble de l’écosystème et conditionne la performance des modèles les plus ambitieux.

À mesure que les géants du cloud — AWS, Google Cloud, Microsoft Azure — calibrent leurs infrastructures autour des GPU Nvidia, l’entreprise transforme son avance en architecture incontournable. Les modèles d’IA les plus performants sont optimisés pour CUDA, les pipelines de développement sont pensés pour CUDA, et les équipes d’ingénierie sont formées pour CUDA. Peu à peu, l’écosystème se referme. Les alternatives existent, mais elles peinent à suivre : les GPU concurrents offrent des performances inférieures, les frameworks ouverts manquent de maturité, et les migrations hors CUDA deviennent coûteuses, risquées, parfois même contre‑productives.

Le verrouillage se renforce encore lorsque les partenariats exclusifs se multiplient. Les clouds investissent massivement dans des clusters Nvidia, les startups d’IA construisent leurs modèles sur cette base, et les laboratoires de recherche adoptent les mêmes standards. Une fois cette dépendance installée, il devient presque impossible pour un acteur de se retirer de l’écosystème Nvidia sans sacrifier vitesse, compatibilité ou efficacité. Le choix initial se transforme en contrainte structurelle.

C’est là que le stratagème 28 apparaît dans toute sa clarté : Nvidia a gravi le toit, puis a retiré l’échelle. L’entreprise ne se contente pas d’être en avance ; elle rend cette avance difficile à rattraper et encore plus difficile à quitter. Le marché se retrouve dans une situation où l’avantage initial devient une position verrouillée, presque irréversible. Une version économique parfaite du stratagème : on monte, on ferme, on verrouille.

Les attaques de supply chain : SolarWinds et la fermeture des issues (2020–2021)

Dans le cyber, ce stratagème se manifeste lorsque l’attaquant prend pied dans un système, puis supprime les moyens de détection ou de sortie de la victime.

L’attaque SolarWinds (2020–2021), attribuée par plusieurs agences occidentales à un groupe lié à la Russie, en est un exemple emblématique. Après avoir compromis la chaîne de mise à jour du logiciel Orion, les attaquants insèrent un code malveillant discret. Une fois à l’intérieur, ils désactivent ou contournent les mécanismes de surveillance, créent des comptes persistants, et masquent leurs traces dans les journaux système. Les victimes — entreprises, ministères, agences fédérales — se retrouvent dans une situation où l’attaquant a retiré l’échelle : impossible de détecter l’intrusion sans outils externes, impossible de revenir à un état sain sans reconstruire l’infrastructure.

C’est le stratagème 28 dans sa version numérique : une fois l’accès obtenu, on verrouille la sortie.

Comment ne pas tomber dans le piège — Toujours garder une issue

Pour éviter le stratagème 28, il faut préserver des voies de repli, même lorsqu’on pense être en sécurité.

En politique, cela signifie maintenir des alliances alternatives. En économie, diversifier ses fournisseurs et ses technologies. En cyber, conserver des systèmes de supervision indépendants, des journaux hors ligne, et des plans de reconstruction. Le piège du stratagème 28 est de croire que l’échelle sera toujours là. La vigilance consiste à prévoir qu’elle peut disparaître.

L’art de rendre l’avantage irréversible

Le stratagème 28 rappelle que la stratégie ne s’arrête pas à la conquête : elle se joue dans la consolidation. Ceux qui verrouillent le terrain après avoir avancé transforment une victoire temporaire en avantage durable. Dans un monde où les rapports de force évoluent vite, retirer l’échelle est parfois la manière la plus efficace de stabiliser une position.

Mais c’est aussi ce qui rend ce stratagème redoutable : il piège ceux qui n’ont pas prévu de sortie.

Pour aller plus loin ...

1. The 36 Ancient Stratagems: Mastering Momentum and Human Nature for Modern Power — Nu Li (2024) - Lien

2 - The 36 Stratagems Decoded — Michael Wang (2026) - Lien

3 - Les 36 stratagèmes – Traité secret de stratégie chinoise — François Kircher (2025) - Lien 


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