Jeux de Stratégies

Stratagème 33 — Le piège du faux repos : quand l’adversaire feint la fatigue pour mieux frapper


Jacqueline Sala
Jeudi 17 Septembre 2026


Le stratagème 33 repose sur une idée très ’efficace : faire croire que l’on renonce, que l’on se retire, que l’on baisse la garde. L’adversaire se détend, relâche son attention, pense avoir gagné. C’est précisément à ce moment que l’attaque survient. Ce stratagème joue sur notre tendance à interpréter les signes de faiblesse comme des fins de partie. Il demande à être décrypté, car il traverse l’histoire, l’économie et le cyber avec une constance troublante.



Stratagème 33 — Le piège du faux repos : quand l’adversaire feint la fatigue pour mieux frapper
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NdlR : Il ne s’agit pas d’un modèle à copier, et c’est même tout l’inverse. Chercher à reproduire la stratégie chinoise serait une défaite annoncée, parce qu’elle repose sur des réflexes, des temporalités et des cultures qui ne sont pas les nôtres. Ce que nous devons saisir, ce ne sont pas les gestes à imiter, mais les logiques à comprendre, les ressorts culturels, les philosophies implicites, les manières de structurer le réel.
 
 

Le principe : simuler l’épuisement pour provoquer l’erreur

Ce stratagème consiste à feindre la fatigue, la lassitude ou l’abandon pour inciter l’autre à baisser sa vigilance. C’est une stratégie de relâchement contrôlé. On laisse croire que l’on n’a plus les moyens, plus l’énergie, plus l’intérêt. On donne l’impression que l’on se retire du jeu. L’adversaire, persuadé d’avoir gagné, se découvre. Il se montre moins prudent, moins rigoureux, moins attentif. C’est alors que l’on frappe.

Ce stratagème fonctionne parce qu’il joue sur une illusion psychologique : nous interprétons la faiblesse apparente comme une opportunité. Nous pensons que le danger est passé. Nous oublions que la fatigue peut être simulée, que le retrait peut être une mise en scène, que le silence peut être un piège.

Mossoul 2016, la retraite feinte comme arme tactique

Lorsque l’offensive pour reprendre Mossoul débute le 17 octobre 2016, les forces irakiennes, appuyées par la Coalition internationale menée par les États‑Unis, avancent depuis l’est de la ville. Face à elles, les combattants de Daech, retranchés depuis 2014, ont transformé la cité en un labyrinthe de pièges, de tunnels et de positions fortifiées. Les premiers jours de l’opération sont marqués par une progression lente, méthodique, où chaque rue devient un champ de bataille.

Puis, soudain, un phénomène inattendu se produit : plusieurs unités de Daech semblent se retirer précipitamment de quartiers entiers, notamment dans les secteurs de Karamah et Samah, laissant derrière elles des positions abandonnées, des véhicules calcinés, des maisons désertées.


Pour les forces irakiennes, cette retraite ressemble à un effondrement. Les commandants sur le terrain, dont le général Abdul‑Wahab al‑Saadi, interprètent ce mouvement comme un signe de désorganisation. Les unités d’élite du Counter Terrorism Service (CTS) accélèrent alors leur avancée, persuadées que l’ennemi est en déroute. Les médias locaux relaient l’idée d’un front qui s’effondre, d’une victoire rapide, d’une résistance qui se délite. L’atmosphère change : on respire, on avance plus vite, on relâche légèrement la tension.

C’est précisément ce que Daech attendait.
Car derrière cette retraite apparente, une manœuvre se prépare. Les combattants ne fuient pas : ils se repositionnent. Ils se retirent volontairement vers les quartiers plus anciens de la ville, notamment al‑Zahra, al‑Quds et les abords de l’université de Mossoul, où ils disposent de réseaux de tunnels creusés depuis des mois. Ils laissent des rues ouvertes pour attirer les forces irakiennes dans des zones étroites, densément piégées, où les véhicules blindés perdent leur avantage. Le faux repos devient un piège.

Le 1er novembre 2016, alors que les unités du CTS progressent dans les quartiers est, Daech déclenche une série d’attaques coordonnées. Des tireurs embusqués surgissent depuis des maisons qui semblaient abandonnées. Des véhicules piégés, dissimulés sous des bâches ou dans des garages, foncent sur les colonnes irakiennes. Des combattants émergent de tunnels pour frapper les flancs. La retraite n’était pas une faiblesse, mais une mise en scène destinée à attirer l’adversaire dans un terrain défavorable.
Les pertes sont lourdes. Plusieurs unités irakiennes doivent se replier. La progression, qui semblait s’accélérer, ralentit brutalement. Les commandants comprennent que l’ennemi n’était pas en déroute, mais en embuscade. Le stratagème a fonctionné : feindre l’épuisement pour provoquer l’erreur.

La bataille se poursuit pendant des mois. Mossoul Est n’est totalement repris qu’en janvier 2017, et la vieille ville, cœur de la résistance, ne tombe qu’en juillet 2017. Le bilan est terrible : des milliers de civils tués, des quartiers entiers détruits, une ville brisée. Mais l’un des enseignements tactiques majeurs reste cette retraite feinte du début de l’offensive, qui a permis à Daech de reprendre l’initiative pendant plusieurs semaines.

Ce cas montre que la fatigue affichée peut être une illusion, une arme. À Mossoul, elle a coûté du temps, des vies et une partie de l’élan initial. Elle rappelle que dans les opérations complexes, le silence, le retrait ou la faiblesse apparente ne sont jamais des évidences. Ils sont parfois le début d’autre chose.

La fausse crise de Toshiba en 2015–2016, ou l’art de feindre l’épuisement pour mieux restructurer

En avril 2015, Toshiba reconnaît une irrégularité comptable majeure. Le PDG Hisao Tanaka admet que plusieurs divisions ont artificiellement gonflé leurs profits depuis 2008. Le choc est immédiat : l’action s’effondre, les analystes parlent d’un géant « épuisé », incapable de suivre la transition numérique. Les concurrents — Samsung, Western Digital, Hitachi — interprètent cette crise comme un affaiblissement durable. Le récit dominant est celui d’une entreprise en déroute.

En juillet 2015, Tanaka démissionne. Son successeur, Masashi Muromachi, annonce une restructuration « nécessaire ». Le discours est calibré : Toshiba doit se replier, réduire ses coûts, abandonner certains segments. Le marché se détend. Les concurrents ralentissent leurs investissements dans les mémoires NAND, convaincus que Toshiba ne pourra pas suivre.

Mais derrière cette fatigue affichée, une manœuvre se prépare. Tandis que le monde regarde la crise comptable, Toshiba investit discrètement dans ses usines de Yokkaichi, dans la préfecture de Mie. Les équipes accélèrent la recherche sur les mémoires 3D NAND, renforcent les partenariats technologiques, préparent une nouvelle architecture de puces. La crise sert de couverture : elle détourne l’attention, neutralise les résistances internes, offre un prétexte pour restructurer sans opposition.

En mars 2016, Toshiba dévoile une technologie NAND plus performante que prévu. Le marché est surpris : l’entreprise que l’on croyait affaiblie revient avec une innovation capable de rivaliser avec Samsung. Les concurrents, qui avaient relâché leur vigilance, se retrouvent en retard. Les fonds activistes, dont Effissimo Capital Management, voient la valeur de leurs positions grimper.

Le résultat est double : Toshiba reprend temporairement l’avantage technologique et prépare la scission de sa division semi‑conducteurs, finalement vendue en 2018 au consortium mené par Bain Capital pour 18 milliards de dollars.

Ce cas illustre parfaitement le stratagème 33 : feindre l’épuisement pour provoquer le relâchement de l’adversaire. La crise comptable, bien réelle, a servi de prétexte narratif pour masquer une offensive technologique. La fatigue n’était pas un état, mais une mise en scène.

Cyber : Norsk Hydro 2019, le calme trompeur avant la paralysie

En mars 2019, les équipes de sécurité de Norsk Hydro, géant norvégien de l’aluminium basé à Oslo, détectent une anomalie mineure sur un serveur interne. Quelques fichiers verrouillés, un comportement réseau étrange, puis soudain plus rien. Le silence total. Les analystes, dirigés par Eivind Kallevik, interprètent cette absence de signaux comme un incident clos. La vigilance se relâche.

C’est précisément ce que les attaquants attendaient.

Le groupe criminel LockerGoga profite de ce faux repos pour se déplacer latéralement dans le réseau, cartographier les environnements industriels et préparer une attaque coordonnée. Dans la nuit du 18 au 19 mars 2019, le ransomware se déclenche. Les usines en Norvège, en Allemagne, aux États‑Unis et au Qatar basculent en mode manuel. Les ordinateurs s’éteignent les uns après les autres. La production est paralysée.

Le bilan est lourd : entre 35 et 45 millions de dollars de pertes, des semaines de perturbation, une mobilisation internationale et une enquête du gouvernement norvégien. Le calme initial n’était pas une victoire, mais une mise en scène. LockerGoga a utilisé le silence comme une arme, exploitant la fatigue opérationnelle et la confiance dans les routines de surveillance.

Pour aller plus loin

1. The 36 Ancient Stratagems: Mastering Momentum and Human Nature for Modern Power — Nu Li (2024) - Lien

2 - The 36 Stratagems Decoded — Michael Wang (2026) - Lien

3 - Les 36 stratagèmes – Traité secret de stratégie chinoise — François Kircher (2025) - Lien 

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