Jeux de Stratégies

Stratagème 35. Les stratagèmes en chaîne : quand un mouvement en prépare toujours un autre


Jacqueline Sala
Jeudi 24 Septembre 2026


Une action attire l'attention. Une deuxième modifie le terrain. Une troisième exploite la brèche. Le stratagème 35 repose sur l'enchaînement : ne jamais dépendre d'une seule manœuvre lorsque plusieurs actions coordonnées peuvent progressivement enfermer l'adversaire. Du débarquement de Normandie aux écosystèmes numériques, jusqu'aux campagnes cyber contemporaines, sa puissance réside moins dans chaque mouvement que dans l'architecture qui les relie.



Stratagème 35. Les stratagèmes en chaîne : quand un mouvement en prépare toujours un autre
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NdlR : Il ne s’agit pas d’un modèle à copier, et c’est même tout l’inverse. Chercher à reproduire la stratégie chinoise serait une défaite annoncée, parce qu’elle repose sur des réflexes, des temporalités et des cultures qui ne sont pas les nôtres. Ce que nous devons saisir, ce ne sont pas les gestes à imiter, mais les logiques à comprendre, les ressorts culturels, les philosophies implicites, les manières de structurer le réel.
 
 

Le principe : regarder la chaîne, pas seulement les maillons

Le stratagème 35 change d'échelle. Il ne s'agit plus de réussir un coup, mais de construire une séquence dans laquelle chaque action crée les conditions de la suivante.

La première immobilise ou détourne, la deuxième fragilise, la troisième transforme cet avantage en résultat.  C'est précisément ce qui le rend difficile à identifier.

Pris séparément, chaque événement peut sembler banal. Une annonce commerciale, une concession, une campagne d'influence ou une opération technique ne révèle pas nécessairement grand-chose. C'est leur succession qui donne du sens. 

Ce stratagème nous invite donc à changer de regard. Devant une série d'événements, la question n'est plus seulement :« Pourquoi cette action ? », mais« Qu'est-ce que cette action rend possible ensuite ? »

1944. Opération Fortitude : fabriquer une armée, créer une menace, immobiliser l'adversaire

À l'approche du débarquement du 6 juin 1944, les Alliés sont confrontés à un problème immense. Les Allemands savent qu'une invasion de l'Europe occidentale se prépare. Impossible de cacher totalement les concentrations d'hommes et de matériel en Grande-Bretagne. Il faut donc leur faire regarder au mauvais endroit. 

L'opération Fortitude, élément du plan plus vaste Bodyguard, ne repose justement pas sur un leurre unique. Elle combine plusieurs couches de désinformation. Fortitude North nourrit la menace d'une opération vers la Norvège. Fortitude South entretient l'idée d'un débarquement principal dans le Pas-de-Calais. Une formation fictive, le First United States Army Group, est associée au général George S. Patton, tandis que faux matériels, trafic radio et renseignement humain donnent de la consistance au dispositif. 

Chaque élément renforce l'autre. Et lorsque les Alliés débarquent finalement en Normandie, la chaîne ne s'arrête pas. La tromperie vise aussi à convaincre les Allemands que cette opération pourrait n'être qu'une diversion précédant l'assaut principal attendu ailleurs.  Voilà toute la logique du stratagème 35 : aucun leurre n'aurait eu la même puissance isolément. C'est leur cohérence qui fabrique la réalité que l'adversaire finit par croire.

2017-2025. Microsoft Teams : quand le produit devient une pièce de l'écosystème

Dans l'économie numérique, la chaîne ne prend pas nécessairement la forme d'une tromperie. Elle peut devenir une stratégie d'intégration, où chaque produit augmente l'intérêt des autres.  Teams en fournit un cas éclairant.

Microsoft a intégré Teams par défaut dans ses suites professionnelles Office 365 et Microsoft 365. La Commission européenne a ouvert une enquête formelle en juillet 2023 sur ce couplage et sur de possibles restrictions d'interopérabilité avec des produits concurrents.  La mécanique économique est intéressante car elle dépasse largement Teams pris isolément.

Messagerie, réunions, documents, applications bureautiques et collaboration forment progressivement un environnement dans lequel les différents services se renforcent mutuellement.  Face aux préoccupations européennes, Microsoft a annoncé en août 2023 qu'il dissocierait Teams de certaines offres dans l'Espace économique européen et en Suisse à compter du 1er octobre 2023. Puis, le 12 septembre 2025, la Commission a rendu juridiquement contraignants de nouveaux engagements, comprenant notamment des versions de suites sans Teams, des mesures d'interopérabilité et des possibilités de migration des données. 

L'enseignement stratégique dépasse le dossier antitrust. Dans l'économie des plateformes, la puissance ne réside plus forcément dans un produit dominant, mais dans la capacité de plusieurs produits à former ensemble un système dont chaque pièce renforce les autres.

2024. Change Healthcare : l’attaque qui progresse de maillon en maillon

Le 12 février 2024, des attaquants affiliés au groupe de ransomware ALPHV/BlackCat pénètrent dans le réseau de Change Healthcare, filiale de UnitedHealth Group et rouage majeur du système de paiement de santé américain.

L'accès initial passe par un portail distant Citrix utilisant des identifiants compromis et dépourvu d'authentification multifacteur, selon les éléments ensuite exposés par UnitedHealth devant le Congrès américain.  Ce premier accès n'est pourtant que le début. Pendant environ neuf jours, les attaquants progressent dans le système avant le déclenchement du ransomware, le 21 février 2024. La logique de l'opération est précisément celle d'un enchaînement : compromettre l'accès, progresser dans le réseau, exfiltrer des données, puis lancer le chiffrement. Chaque étape prépare la suivante et augmente progressivement l'effet de la précédente. 

C'est alors que l'attaque change d'échelle. Change Healthcare doit mettre des systèmes hors ligne, avec des répercussions sur les demandes de remboursement, les paiements aux professionnels de santé, les pharmacies et d'autres opérations médicales aux États-Unis. Une enquête de l'American Hospital Association menée en mars 2024 auprès de près de 1 000 hôpitaux indiquait que 74 % signalaient un impact direct sur la prise en charge des patients et 94 % un impact financier. 

L'intérêt de ce cas pour ce stratagème est précisément là : aucun maillon ne raconte seul l'opération. Le compte compromis paraît n'être qu'un incident d'identité. Le déplacement dans le réseau constitue une deuxième séquence. L'exfiltration en est une troisième. Le ransomware transforme enfin cette progression silencieuse en crise systémique.  Change Healthcare permet donc une formule éditoriale assez forte : dans une attaque en chaîne, le danger n'est pas seulement la faille que l'on voit, mais ce qu'elle autorise ensuite.  Pour ne pas tomber dans le piège, il faut être capable de relier des événements apparemment distincts avant que la chaîne ne soit complète. C'est exactement ce qui fait du stratagème 35 une lecture particulièrement actuelle de la menace cyber : comprendre le premier maillon avant qu'il ne devienne le dernier.

Comment ne pas tomber dans le piège : remonter la chaîne

Contrer le stratagème 35 exige d'abandonner une lecture événementielle.

Une action étrange peut être accidentelle. Deux événements concordants méritent attention. Lorsque plusieurs signaux produisent progressivement des effets complémentaires, il faut chercher l'architecture qui les relie.  Cela suppose de regarder autant les conséquences que les intentions. Que rend possible cette décision ? Qui bénéficie du mouvement suivant ? Une concession apparemment secondaire facilite-t-elle une étape ultérieure ? Une anomalie cyber ouvre-t-elle une nouvelle possibilité d'accès ? 

Surtout, il faut identifier le maillon dont dépend toute la séquence. Une stratégie en chaîne tire sa puissance de ses connexions, mais c'est également sa faiblesse : rompre suffisamment tôt une dépendance peut empêcher toutes les étapes suivantes. Cette fragilité des articulations est inhérente aux stratégies interconnectées.

Le stratagème 35 nous apprend à résister à une tentation très contemporaine : commenter chaque événement séparément.  Un mouvement militaire, une décision commerciale, une campagne d'influence ou une intrusion numérique prennent parfois leur véritable sens uniquement lorsqu'on les replace dans une séquence. 

Le premier mouvement crée une possibilité. Le deuxième la transforme. Le troisième la verrouille.  Celui qui regarde chaque maillon voit une succession d'événements. Celui qui retrouve le fil narratif découvre une stratégie.  Et dans un environnement saturé de signaux, c'est peut-être là que se situe aujourd'hui l'enjeu de l'intelligence stratégique : ne plus seulement détecter ce qui se passe, mais comprendre ce que cela prépare.
 

Pour aller plus loin

1. The 36 Ancient Stratagems: Mastering Momentum and Human Nature for Modern Power — Nu Li (2024) - Lien

2 - The 36 Stratagems Decoded — Michael Wang (2026) - Lien

3 - Les 36 stratagèmes – Traité secret de stratégie chinoise — François Kircher (2025) - Lien 

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