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Stratagème 36. Savoir partir : quand la retraite devient une décision stratégique


Jacqueline Sala
Dimanche 27 Septembre 2026


Nous célébrons volontiers celui qui tient. Beaucoup moins celui qui sait partir. Pourtant, certaines batailles ne se gagnent précisément qu'en refusant de les poursuivre. Le dernier des 36 stratagèmes chinois renverse ainsi notre perception de l'échec : lorsque le rapport de forces devient irréversible, se retirer n'est pas nécessairement capituler. C'est préserver ce qui permettra de revenir autrement. De Dunkerque aux mutations industrielles jusqu'à la gestion d'une intrusion numérique, la vraie question n'est parfois plus « comment gagner ? », mais« que faut-il sauver pour pouvoir encore agir demain ? »



Stratagème 36. Savoir partir : quand la retraite devient une décision stratégique

Le principe : perdre du terrain sans perdre l'avenir

Le stratagème 36 est probablement le plus dépouillé de tous. Plus de diversion, de masque ou de manipulation. Lorsque les options sont épuisées et que la position ne peut plus être défendue raisonnablement, continuer revient à sacrifier ses ressources à l'orgueil. 

La retraite stratégique poursuit exactement l'objectif inverse : préserver les hommes, le capital, l'information ou la capacité d'action afin de retrouver ultérieurement un terrain plus favorable.  Sa difficulté tient au moment de la décision.

Partir trop tôt, c'est abandonner une situation encore réversible. Partir trop tard, c'est transformer un retrait en débâcle. Le stratagème ne célèbre donc pas la fuite. Il valorise la capacité à reconnaître lucidement qu'une position doit être abandonnée avant qu'elle n'emporte tout le reste.

1940. Dunkerque : perdre la bataille, sauver l'armée

Fin mai 1940, la situation militaire des Alliés en France est catastrophique.

L'offensive allemande lancée le 10 mai a repoussé les forces britanniques, françaises et belges vers la Manche. Le British Expeditionary Force, commandé par Lord Gort, se retrouve enfermé avec d'autres unités alliées dans une poche autour de Dunkerque.  L'objectif n'est bientôt plus de conserver le terrain. Il faut sauver l'outil militaire. 

Le 26 mai, l'opération Dynamo commence sous la direction de l'amiral Bertram Ramsay. Depuis Douvres, la Royal Navy organise l'évacuation par la mer. Navires militaires et centaines de petites embarcations participent à l'opération pendant que les unités restées sur place protègent le périmètre. Entre le 26 mai et le 4 juin 1940, plus de 338 000 militaires britanniques et français sont évacués. L'essentiel des chars et de l'armement lourd du BEF est cependant abandonné.  Dunkerque n'est pas une victoire militaire.

C'est un retrait réussi dont la valeur réside dans ce qu'il préserve. Une armée sauvée peut être reconstituée et retourner au combat. Une armée détruite sur place ne le peut plus.  Voilà toute la force du stratagème 36 : accepter de perdre l'espace pour ne pas perdre la capacité de revenir.

2013-2014. Nokia : abandonner les téléphones pour préserver l'entreprise

Dans l'économie, le retrait peut être tout aussi radical. 

Le 3 septembre 2013, à Espoo et Redmond, Nokia et Microsoft annoncent la vente de l'essentiel de l'activité Devices & Services du groupe finlandais. Le montant annoncé atteint 5,44 milliards d'euros, licences de brevets comprises. L'opération est finalisée le 25 avril 2014.  Pour Nokia, cela signifie abandonner l'activité qui avait façonné son identité auprès du grand public : le téléphone mobile. 

Le mouvement est pourtant révélateur d'une logique de retrait stratégique. Dans son annonce de 2013, Nokia présente la transaction comme destinée à renforcer sa situation financière et à offrir une base solide aux investissements dans ses activités restantes.  La leçon dépasse Nokia. L'entreprise stratégique n'est pas nécessairement celle qui défend jusqu'au bout son marché historique. C'est parfois celle qui accepte de couper avec ce qui l'a rendue célèbre afin de préserver les ressources nécessaires à sa transformation. 

Le passé peut devenir un actif encombrant lorsqu'on le confond avec l'avenir.

2023. Cloudflare : couper les accès pour sauver le réseau

Le cyberespace pousse cette logique encore plus loin, car savoir se retirer signifie parfois renoncer immédiatement à une partie du système pour protéger l'ensemble. 

Le 23 novembre 2023, Cloudflare détecte un acteur malveillant sur son serveur Atlassian auto-hébergé. L'enquête établit que l'attaquant avait mené des reconnaissances entre le 14 et le 17 novembre, puis était revenu les jours suivants. Cloudflare indique que certains identifiants utilisés provenaient de la compromission d'Okta d'octobre et n'avaient pas été renouvelés. 

La réaction est immédiate : l'entreprise coupe les accès du threat actor et engage une investigation, avec l'intervention de CrowdStrike à partir du 26 novembre. Selon Cloudflare, les contrôles d'accès, les règles de pare-feu et les clés de sécurité ont limité les possibilités de déplacement latéral de l'attaquant. L'entreprise affirme qu'aucune donnée ni aucun système client n'a été affecté. 

Ici, la retraite change de visage. Il ne s'agit plus d'abandonner un territoire physique ou un marché, mais d'accepter de couper, isoler et circonscrire pour empêcher la compromission de gagner du terrain.  En cybersécurité, vouloir absolument maintenir la continuité peut parfois amplifier l'incident. Le retrait contrôlé d'un composant compromis permet au contraire de préserver ce qui compte vraiment : l'intégrité du système.

Comment ne pas tomber dans le piège : distinguer retraite et déroute

Le piège de ce stratagème possède deux visages.

Le premier consiste à s'obstiner parce que l'on a déjà trop investi pour partir. Le second consiste, au contraire, à interpréter trop rapidement une difficulté comme la preuve que tout est perdu.  La bonne décision exige de regarder froidement ce qui reste défendable. Si continuer consomme davantage de ressources que la position ne peut raisonnablement en restituer, le retrait mérite d'être envisagé. Mais il doit rester organisé.

Une véritable retraite conserve des forces, sécurise les actifs importants et ménage des options. Une fuite ne conserve rien.  Dunkerque sauve des hommes. Nokia préserve des activités et une capacité d'investissement. Cloudflare isole une intrusion pour protéger le reste de son environnement. Dans chaque cas, la question déterminante n'est pas seulement « qu'abandonnons-nous ? », mais « que sauvons-nous en l'abandonnant ? »

Le dernier stratagème est peut-être le plus humain

Il y a quelque chose de profondément singulier dans le fait que la série des 36 stratagèmes s'achève non sur une conquête mais sur un départ. 

Après avoir expliqué comment tromper, attirer, encercler, déstabiliser ou enchaîner les manœuvres, la pensée stratégique revient à une évidence : aucune victoire ne mérite que l'on détruise sa capacité à continuer.  Savoir partir demande parfois davantage de discernement que tenir. 

Le stratagème 36 ne nous apprend donc pas comment perdre. Il nous apprend à reconnaître qu'une bataille et une guerre ne sont pas la même chose. Que céder du terrain peut préserver la liberté de mouvement. Et qu'il existe une différence fondamentale entre abandonner et choisir de ne plus combattre aux conditions de l'autre. 

Pour terminer cette série, difficile d'imaginer enseignement plus actuel : la stratégie consiste aussi à savoir ce que l'on refuse de sacrifier pour avoir raison.

Pour aller plus loin

1. The 36 Ancient Stratagems: Mastering Momentum and Human Nature for Modern Power — Nu Li (2024) - Lien

2 - The 36 Stratagems Decoded — Michael Wang (2026) - Lien

3 - Les 36 stratagèmes – Traité secret de stratégie chinoise — François Kircher (2025) - Lien 

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