La concentration situe le pouvoir sans décrire son exercice
En 2025, la Chine a extrait 69,2 % des oxydes de terres rares produits dans le monde et elle en a séparé 84,3 % des éléments magnétiques, tandis qu’en 2024 elle avait fabriqué 94 % des aimants frittés. Ces trois chiffres décrivent une chaîne qui se resserre à mesure que l’on s’éloigne du gisement, de sorte que le maillon le plus concentré en est l’usine. La carte pertinente de la dépendance est par conséquent celle des usines de séparation et d’aimants, bien davantage que celle des gisements.
Or un taux de 94 % qualifie une position, et une position ne renseigne, à elle seule, ni sur l’usage qu’en fait celui qui l’occupe, ni sur les destinataires de cet usage, ni sur ce qu’il en attend. C’est pourquoi la question que je poserai au forum porte sur l’usage de la concentration plutôt que sur son ampleur : que fait, de cette chaîne, celui qui en tient le maillon le plus concentré ?
Or un taux de 94 % qualifie une position, et une position ne renseigne, à elle seule, ni sur l’usage qu’en fait celui qui l’occupe, ni sur les destinataires de cet usage, ni sur ce qu’il en attend. C’est pourquoi la question que je poserai au forum porte sur l’usage de la concentration plutôt que sur son ampleur : que fait, de cette chaîne, celui qui en tient le maillon le plus concentré ?
Entre la coupure et la position, un espace que les notions disponibles ne décrivent pas
Les notions dont nous disposons répondent mal à cette question, dans la mesure où elles décrivent soit la coupure ou le blocage intégral, soit la position. L’embargo désigne une interruption binaire, déclarée et ponctuelle. L’interdépendance martialisée, telle que Henry Farrell et Abraham Newman l’ont définie en 2019, désigne ce que permet à un État l’occupation d’un nœud des réseaux économiques mondiaux ; elle décrit la position, sans décrire le geste de répartition lui-même. Entre ces deux termes demeure un espace où le détenteur du maillon ne bloque pas et où il trie, et c’est dans cet espace que se situe ma proposition. J’en ai formé l'hypothèse lors de mes travaux antérieurs sur les matériaux critiques lorsque j’ai dû caractériser ce qui me semblait être des rationalités économiques de rang 2 et pour lesquelles je n’avais pas de concept explicatif.
L’allocation stratégique de l’offre désigne la faculté, pour un fournisseur et pour l’État qui l’oriente, de répartir discrétionnairement sa production selon un critère de puissance plutôt que de prix. Six variables décrivent ce choix, selon que l’on décide à qui l’on livre, combien, quand, à quel prix, sous quelle forme et contre quoi ; trois instruments en constituent l’articulation, la liste des destinataires, la licence qui autorise chaque flux et le palier qui en dose le volume.
L’allocation stratégique de l’offre désigne la faculté, pour un fournisseur et pour l’État qui l’oriente, de répartir discrétionnairement sa production selon un critère de puissance plutôt que de prix. Six variables décrivent ce choix, selon que l’on décide à qui l’on livre, combien, quand, à quel prix, sous quelle forme et contre quoi ; trois instruments en constituent l’articulation, la liste des destinataires, la licence qui autorise chaque flux et le palier qui en dose le volume.
Depuis le 4 avril 2025, le régime chinois trie
En Chine, les licences sont instruites une à une, et leur instruction peut se prolonger plusieurs mois au-delà du délai officiel de quarante-cinq jours, sans que ce retard ne vaille jamais refus. Les mesures annoncées le 9 octobre 2025 ont été suspendues au bout de vingt-neuf jours, jusqu’au 10 novembre 2026, tandis que des licences générales étaient accordées, à partir de décembre, à quelques exportateurs choisis. Le 22 juin 2026, les deux producteurs américains qui approchaient de la production commerciale, MP Materials et USA Rare Earth, ont été inscrits sur la liste de contrôle des exportations. À la fin du troisième trimestre 2026, l’oxyde de dysprosium livré en Europe valait 16,3 fois son prix livré en Chine, droits acquittés.
Il ressort de cette séquence que le prix subsiste et qu’il s’élève, sans décider pour autant de qui est servi. Sur le maillon concerné, le marché a cédé la place à un régime administré d’accès, où la variable pertinente est le rang qu’un acheteur occupe sur la liste de l’allocateur. Dès lors que le tri atteint désormais le concurrent naissant autant que le client, on comprend que l’allocation exploite la dépendance et, dans le même mouvement, la défend contre la diversification qui la menace.
Il ressort de cette séquence que le prix subsiste et qu’il s’élève, sans décider pour autant de qui est servi. Sur le maillon concerné, le marché a cédé la place à un régime administré d’accès, où la variable pertinente est le rang qu’un acheteur occupe sur la liste de l’allocateur. Dès lors que le tri atteint désormais le concurrent naissant autant que le client, on comprend que l’allocation exploite la dépendance et, dans le même mouvement, la défend contre la diversification qui la menace.
L’allocation a deux versants et un pendant
Ce dernier point conduit à distinguer deux versants du même geste, qui diffèrent par le sens du flux et par la cible visée. Sur le versant de la rareté, l’allocateur retarde ses livraisons ou les assortit de conditions, de sorte que l’acheteur dépendant doit solliciter un accès qu’il obtenait jusque-là par le seul paiement ; la cible est d’abord cet acheteur, que l’on entend contraindre à une concession ou amener à livrer les informations que l’instruction des licences exige.
L’abondance procède à l’inverse : elle déverse les volumes là où naît une offre concurrente et en abaisse les prix sous le seuil de rentabilité du nouvel entrant, de sorte que le concurrent naissant voit son modèle économique ruiné et ses financeurs découragés avant d’avoir atteint l’échelle qui l’amortirait. L’acheteur y gagne à court terme, si bien que l’arme passe pour une aubaine de marché et que ce versant demeure difficile à qualifier d’offensive.
Dans les deux cas, pour autant, le critère de répartition demeure la puissance, le prix, qui s’élève dans le premier et s’effondre dans le second, n’en étant que l’instrument ou la conséquence. L’effondrement des prix des terres rares de 2012 à 2015, suivi de la faillite de Molycorp en 2015, est le plus souvent lu comme le précédent de ce second versant. Les deux versants s’enchaînent, puisque l’allocateur qui inonde cherche à préserver sa capacité d’allocation du maillon que la diversification adverse menace.
Le concept a enfin son pendant, que je nomme allocation forcée de la demande : un État obtient d’un partenaire qu’il dirige ses achats vers ses propres fournisseurs, en contrepartie d’un accès à son marché. La déclaration conjointe du 21 août 2025, par laquelle l’Union européenne a annoncé 750 Md$ d’achats d’énergie américaine et 40 Md$ de puces d’intelligence artificielle, en fournit l’illustration. La demande orientée aujourd’hui fabrique la dépendance que l’allocation de l’offre exploitera demain
L’abondance procède à l’inverse : elle déverse les volumes là où naît une offre concurrente et en abaisse les prix sous le seuil de rentabilité du nouvel entrant, de sorte que le concurrent naissant voit son modèle économique ruiné et ses financeurs découragés avant d’avoir atteint l’échelle qui l’amortirait. L’acheteur y gagne à court terme, si bien que l’arme passe pour une aubaine de marché et que ce versant demeure difficile à qualifier d’offensive.
Dans les deux cas, pour autant, le critère de répartition demeure la puissance, le prix, qui s’élève dans le premier et s’effondre dans le second, n’en étant que l’instrument ou la conséquence. L’effondrement des prix des terres rares de 2012 à 2015, suivi de la faillite de Molycorp en 2015, est le plus souvent lu comme le précédent de ce second versant. Les deux versants s’enchaînent, puisque l’allocateur qui inonde cherche à préserver sa capacité d’allocation du maillon que la diversification adverse menace.
Le concept a enfin son pendant, que je nomme allocation forcée de la demande : un État obtient d’un partenaire qu’il dirige ses achats vers ses propres fournisseurs, en contrepartie d’un accès à son marché. La déclaration conjointe du 21 août 2025, par laquelle l’Union européenne a annoncé 750 Md$ d’achats d’énergie américaine et 40 Md$ de puces d’intelligence artificielle, en fournit l’illustration. La demande orientée aujourd’hui fabrique la dépendance que l’allocation de l’offre exploitera demain
Des cas aux trajectoires (2025-2030)
Le concept ne tient pas au seul cas chinois. Je l’ai appliqué, selon un protocole identique, à dix autres situations. Des puces d’intelligence artificielle américaines à l’uranium enrichi russe, du cobalt congolais au nickel indonésien, la même logique de la liste, de la licence et du palier se retrouve dès lors qu’un État tient un maillon dont ses partenaires ne peuvent se passer. Il en découle sept énoncés prédictifs, qui portent sur la conduite de l’allocateur, sur la réponse de ceux qu’il trie et sur la forme du régime qui les lie. L’allocateur préfère la menace, la suspension courte et la licence sélective à la coupure totale ; il procède par impulsions brèves ; dès que la diversification menace son maillon, il retourne contre le concurrent naissant le versant de la rareté, jusque-là tourné vers l’acheteur, de sorte que l’abondance prive ce concurrent de financement tandis que la rareté le prive d’intrants. Ceux qu’il trie lui répondent produit par produit, sur les maillons qu’ils tiennent à leur tour.
Ces énoncés permettent par conséquent de convertir le concept en instrument de veille. Pour chaque trajectoire envisageable d’ici 2030, ils désignent en effet les signes avant-coureurs qui en annoncent l’ouverture : reconduction du régime, déplacement vers un autre maillon, inondation ciblée ou durcissement vers la coupure. L’échéance du 10 novembre 2026 constitue à cet égard le premier point d’observation, puisque la prorogation de la suspension ou le retour des mesures du 9 octobre 2025 indiquera laquelle de ces trajectoires Pékin privilégie. C’est pourquoi je consacrerai la dernière partie de mon intervention à ces trajectoires et aux indicateurs qui permettent de les suivre.
Ces énoncés permettent par conséquent de convertir le concept en instrument de veille. Pour chaque trajectoire envisageable d’ici 2030, ils désignent en effet les signes avant-coureurs qui en annoncent l’ouverture : reconduction du régime, déplacement vers un autre maillon, inondation ciblée ou durcissement vers la coupure. L’échéance du 10 novembre 2026 constitue à cet égard le premier point d’observation, puisque la prorogation de la suspension ou le retour des mesures du 9 octobre 2025 indiquera laquelle de ces trajectoires Pékin privilégie. C’est pourquoi je consacrerai la dernière partie de mon intervention à ces trajectoires et aux indicateurs qui permettent de les suivre.
Ce que l’acheteur européen doit en retenir
Pour l’acheteur européen, cette analyse emporte une conséquence première. État ou entreprise, il ne peut plus raisonner sur le seul prix, dès lors que son approvisionnement dépend du rang qu’il occupe sur la liste d’un allocateur. Sa conduite obéit par conséquent à un ordre de décisions. Il lui faut d’abord « savoir avant », en protégeant le secret de ses positions d’achat et de ses stocks, puisque l’instruction des licences les révèle. Il lui faut ensuite tenir, par les stocks et par la coalition d’acheteurs. Il lui faut enfin projeter, par la contre-dépendance, c’est-à-dire en détenant à son tour un maillon dont l’allocateur ne peut se passer dans le délai utile. La France détient quelques maillons de cette nature, chez Orano dans le cycle du combustible nucléaire ou chez Eramet dans le manganèse et le nickel. Il lui reste à se doter d’une règle pour décider à qui elle en ouvre l’accès, faute de quoi sa maîtrise de ces maillons demeure nominale.
Sources
- United States Geological Survey, Mineral Commodity Summaries 2026: Rare Earths, février 2026 - https://pubs.usgs.gov/periodicals/mcs2026/mcs2026-rare-earths.pdf
- Agence internationale de l’énergie, Global Critical Minerals Outlook 2026, 16 juillet 2026 - https://iea.blob.core.windows.net/assets/19c60aa0-ee07-4a20-a138-33c967ac5008/GlobalCriticalMineralsOutlook2026.pdf
- Agence internationale de l’énergie, Global Critical Minerals Outlook 2025, 21 mai 2025 - https://iea.blob.core.windows.net/assets/ef5e9b70-3374-4caa-ba9d-19c72253bfc4/GlobalCriticalMineralsOutlook2025.pdf
- Farrell, Henry et Newman, Abraham L., Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion, International Security, vol. 44, n° 1, 2019 - https://direct.mit.edu/isec/article/44/1/42/12237/Weaponized-Interdependence-How-Global-Economic
- Taylor Wessing, China Group, Key changes in China’s export control landscape for rare earths, 23 avril 2026 - https://www.taylorwessing.com/zh-hant/insights-and-events/insights/2026/04/key-changes-in-china-s-export-control-landscape-for-rare-earths
- Arcesati, Rebecca et Junusova, Altynay, MERICS, Beijing’s rare-earths export licensing system: delays by design?, 1er octobre 2025 - https://merics.org/en/comment/beijings-rare-earths-export-licensing-system-delays-design
- Ministère du Commerce et Administration générale des douanes (Chine), Annonce n° 70 de 2025, 7 novembre 2025 - https://www.mofcom.gov.cn/zwgk/zcfb/art/2025/art_b1ec77dd3f0d4762952904df7cdaadec.html
- Investing News Network (Nasdaq), d’après Reuters, China Issues First Streamlined Rare Earth Export Licenses, 2 décembre 2025 - https://www.nasdaq.com/articles/china-issues-first-streamlined-rare-earth-export-licenses
- Thomson Reuters, ONESOURCE Global Trade, China publishes decision adding 10 US entities to export control list, 24 juin 2026 - https://www.thomsonreuters.com/en-us/help/onesource-global-trade/regulatory-insights/2026/june-24th/ch-decision-adding-10-us-entities-to-export
- Benchmark Mineral Intelligence, Ex-China heavy rare earths continue to surge: Q3 2026 Rare Earths Price Review, 25 septembre 2026 - https://source.benchmarkminerals.com/article/ex-china-heavy-rare-earths-continue-to-surge-q3-2026-rare-earths-price-review
- Teer, Joris, Institut d’études de sécurité de l’Union européenne, Beijing’s critical raw material weapon: And how to dismantle it, Chaillot Paper n° 189, mai 2026 - https://www.iss.europa.eu/sites/default/files/2026-05/CP_189_0.pdf
- Molycorp, Inc., Form 8-K: Chapter 11 filing, SEC, 30 juin 2015 - https://www.sec.gov/Archives/edgar/data/0001489137/000148913715000056/form8-k_ch11xjune252015.htm
- Daily Compilation of Presidential Documents, Joint Statement on a United States - European Union Framework on an Agreement on Reciprocal, Fair, and Balanced Trade, 21 août 2025 - https://www.govinfo.gov/content/pkg/DCPD-202500861/html/DCPD-202500861.htm
- Eramet, Group Presentation, mai 2026 - https://www.eramet.com/wp-content/uploads/2026/05/2026-05-07-Eramet-Group-Presentation-May-2026.pdf
À propos de l’auteur
Arnaud de Morgny est directeur adjoint du Centre de recherche appliquée de l’École de guerre économique - CR451, où il enseigne et conduit des recherches sur la guerre économique, la guerre de l’information et la guerre cognitive. Il préside l’École de pensée sur la guerre économique depuis novembre 2022. Praticien et théoricien, il a formé pendant une vingtaine d’années des élus et des hauts fonctionnaires au droit français et européen. Profil LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/arnaud-de-morgny-032a9226a/.
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