Des complots pourtant bien réels
Des complots, pourtant, il en existe, et on les dévoile, on ne dévoile pas des "théories du complot". Jeffrey Epstein dirigeait bel et bien son réseau, mais il a fallu des arrestations, un procès, une mort suspecte en cellule et des milliers de pages de documents judiciaires pour que l'hypothèse devienne un fait. Les écoutes massives de la NSA, révélées par Snowden en 2013, constituaient un complot au sens technique du terme : programme secret, mensonge sous serment devant le Congrès.
En 2022, les Twitter Files ont documenté ce que les spécialistes savaient depuis des années sans pouvoir le prouver : Twitter invisibilisait secrètement des comptes conservateurs américains par un système de "shadowban", tout en niant publiquement l'existence de telles pratiques, y compris sous serment (encore) devant le Congrès. Or avant leur mise au jour, chacune de ces affaires avait le même statut que les délires sur les reptiliens.
En 2020, quiconque évoque la possibilité d'un accident dans un laboratoire de Wuhan se retrouve classé complotiste ; la piste officielle suit la chaîne zoonotique (chauve-souris, pangolin, marché aux animaux). Nous rappelions dans une précédente tribune cette formule de Fabrice Epelboin : "le pangolin a tué les fact-checkers", en référence aux vérificateurs vedettes du service public français qui avaient classé sans appel l'hypothèse du laboratoire au rayon des délires complotistes.
Cinq ans plus tard, elle paraît encore plus juste : la CIA considère désormais la fuite de laboratoire comme l'hypothèse la plus probable, le renseignement allemand l'estimait vraisemblable dès 2020 dans un rapport gardé sous clé, et pourtant l'hypothèse n'avait pas été interdite parce qu'elle avait été réfutée, mais parce qu'elle avait été étiquetée "théorie du complot".
En 2022, les Twitter Files ont documenté ce que les spécialistes savaient depuis des années sans pouvoir le prouver : Twitter invisibilisait secrètement des comptes conservateurs américains par un système de "shadowban", tout en niant publiquement l'existence de telles pratiques, y compris sous serment (encore) devant le Congrès. Or avant leur mise au jour, chacune de ces affaires avait le même statut que les délires sur les reptiliens.
En 2020, quiconque évoque la possibilité d'un accident dans un laboratoire de Wuhan se retrouve classé complotiste ; la piste officielle suit la chaîne zoonotique (chauve-souris, pangolin, marché aux animaux). Nous rappelions dans une précédente tribune cette formule de Fabrice Epelboin : "le pangolin a tué les fact-checkers", en référence aux vérificateurs vedettes du service public français qui avaient classé sans appel l'hypothèse du laboratoire au rayon des délires complotistes.
Cinq ans plus tard, elle paraît encore plus juste : la CIA considère désormais la fuite de laboratoire comme l'hypothèse la plus probable, le renseignement allemand l'estimait vraisemblable dès 2020 dans un rapport gardé sous clé, et pourtant l'hypothèse n'avait pas été interdite parce qu'elle avait été réfutée, mais parce qu'elle avait été étiquetée "théorie du complot".
Le piège circulaire
François-Bernard Huyghe avait identifié ce qu'il appelle une "psychiatrisation de l'attaque" : le conspirationnisme, écrit-il, est devenu "une sorte d'injure pour disqualifier a priori tout discours s'opposant au discours officiel". Le glissement est du même ordre que celui qu'a subi le mot "désinformation", passé en trente ans de technique précise du renseignement soviétique à étiquette fourre-tout applicable à tout ce qui contredit un récit officiel.
Or les deux termes ne fonctionnent pas en parallèle par hasard : le verrouillage du vocabulaire et la disqualification des hypothèses se renforcent mutuellement, comme deux forces parallèles dont l'effet se multiplie. Quand "désinformation" dit encore "c'est faux", "théorie du complot" dit "c'est fou", et l'on passe ainsi de l'épistémologie à la psychiatrie sans avoir à justifier le transfert.
Jean-François Revel avait nommé le ressort central de ce type de procédé "tautologie terroriste" : un énoncé qui s'auto-valide en posant que seul celui qui l'accepte déjà est qualifié pour en juger. "Théorie du complot" en est une application directe, car contester l'étiquette revient à la confirmer (un vrai complotiste nie par définition qu'il en soit un) et le piège, étant circulaire, ne laisse aucune prise à celui qui y est enfermé.
Dès lors, l'enjeu n'est plus la vérité ou la fausseté d'une hypothèse donnée : celui qui trace la frontière entre hypothèse légitime et théorie du complot décide de ce qui peut être dit et de ce qui ne peut pas l'être. Cette censure qui avance masquée en défense de la raison finit d'ailleurs par produire l'effet inverse de celui qu'elle recherche, car quand le décalage entre le discours officiel et l'expérience ordinaire devient trop visible, le sentiment qu' "on nous cache tout" se renforce mécaniquement, et le discrédit qu'on prétendait contenir s'aggrave à chaque mensonge officiel documenté. La question n'est donc pas de savoir s'il faut "combattre les théories du complot", mais de savoir si l'on accepte qu'une étiquette puisse tenir lieu de réfutation, et qu'un diagnostic remplace l'examen des faits.
John Stuart Mill l'avait formulé dès 1859 : une vérité qu'on interdit de contester finit par devenir un dogme mort, une formule que plus personne ne comprend vraiment parce que plus personne n'a eu à la défendre. Le veilleur devrait y être sensible : son métier consiste à prendre au sérieux des signaux faibles que personne ne veut regarder, à formuler des hypothèses que les autorités en place préféreraient ne pas entendre, et à examiner sans présupposer. Qualifier une hypothèse de "théorie du complot" ne la fait pas disparaître, cela permet juste de ne pas avoir à la regarder en face.
Or les deux termes ne fonctionnent pas en parallèle par hasard : le verrouillage du vocabulaire et la disqualification des hypothèses se renforcent mutuellement, comme deux forces parallèles dont l'effet se multiplie. Quand "désinformation" dit encore "c'est faux", "théorie du complot" dit "c'est fou", et l'on passe ainsi de l'épistémologie à la psychiatrie sans avoir à justifier le transfert.
Jean-François Revel avait nommé le ressort central de ce type de procédé "tautologie terroriste" : un énoncé qui s'auto-valide en posant que seul celui qui l'accepte déjà est qualifié pour en juger. "Théorie du complot" en est une application directe, car contester l'étiquette revient à la confirmer (un vrai complotiste nie par définition qu'il en soit un) et le piège, étant circulaire, ne laisse aucune prise à celui qui y est enfermé.
Dès lors, l'enjeu n'est plus la vérité ou la fausseté d'une hypothèse donnée : celui qui trace la frontière entre hypothèse légitime et théorie du complot décide de ce qui peut être dit et de ce qui ne peut pas l'être. Cette censure qui avance masquée en défense de la raison finit d'ailleurs par produire l'effet inverse de celui qu'elle recherche, car quand le décalage entre le discours officiel et l'expérience ordinaire devient trop visible, le sentiment qu' "on nous cache tout" se renforce mécaniquement, et le discrédit qu'on prétendait contenir s'aggrave à chaque mensonge officiel documenté. La question n'est donc pas de savoir s'il faut "combattre les théories du complot", mais de savoir si l'on accepte qu'une étiquette puisse tenir lieu de réfutation, et qu'un diagnostic remplace l'examen des faits.
John Stuart Mill l'avait formulé dès 1859 : une vérité qu'on interdit de contester finit par devenir un dogme mort, une formule que plus personne ne comprend vraiment parce que plus personne n'a eu à la défendre. Le veilleur devrait y être sensible : son métier consiste à prendre au sérieux des signaux faibles que personne ne veut regarder, à formuler des hypothèses que les autorités en place préféreraient ne pas entendre, et à examiner sans présupposer. Qualifier une hypothèse de "théorie du complot" ne la fait pas disparaître, cela permet juste de ne pas avoir à la regarder en face.
A propos de ...
Christophe Deschamps, Intelligence Économique Ph.D , est chercheur et docteur en sciences de l'information et de la communication au CEREGE (Université de Poitiers). Consultant-formateur spécialisé dans la veille stratégique, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre technologies, usages et circulation de l'information, tant dans leurs dimensions personnelles que professionnelles.
Depuis 2004, il anime le blog outilsfroids.net, espace d'observation et d'expérimentation autour des technologies de l'information. Il y teste et documente des outils de veille, d'OSINT et de gestion des connaissances, en cherchant à comprendre comment leurs usages transforment nos pratiques quotidiennes. Par cette approche pragmatique et réflexive il souhaite éclairer la manière dont les innovations, depuis le web 2.0 jusqu'aux IA génératives, modifient en profondeur nos façons d'apprendre, de collaborer et de produire du sens.
Publications :
- La boîte à outils de l'intelligence économique. Dunod. 2011
- Organisez vos données personnelles. L'essentiel du Personal Knowledge Management. Eyrolles. 2011
- Le nouveau management de l'information. FYP. 2009
Auteur sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/chdeschamps/
Thèse : "La phase d’analyse dans le cycle de la veille stratégique : conditions d’une mise en œuvre pertinente dans le cadre d’organisations françaises " Lien Thèses.fr
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