L'Europe peut-elle encore différer ses choix ?
La défaite électorale américaine ouvre une période d'incertitude. Pour les Européens, attendre un changement de président ne saurait tenir lieu de stratégie
Une défaite à Washington ne constitue pas une victoire à Bruxelles. C'est pourtant la confusion qui menace une partie des dirigeants européens : croire que l'affaiblissement de Donald Trump pourrait rétablir un ordre transatlantique confortable, dans lequel les États-Unis assureraient la protection militaire tandis que l'Europe pourrait remettre à plus tard les choix difficiles. Dans son article publié par Analisi Difesa, le général Marco Bertolini décrit un continent exposé aux conséquences des conflits et insuffisamment préparé à défendre ses propres intérêts. Son diagnostic appelle une question : que ferait l'Europe de sa liberté de décision si elle cessait enfin d'attendre ses instructions d'outre-Atlantique ?
Une sanction électorale, deux issues possibles
Le revers républicain ne supprime ni les pouvoirs présidentiels ni les contradictions de la politique américaine. Il peut pousser Trump à rechercher un accord susceptible de limiter les coûts de la guerre. Il peut aussi renforcer la tentation d'obtenir, par une nouvelle démonstration de force, le succès que les électeurs viennent de lui refuser.
Les semaines précédant l'installation du nouveau Congrès constituent donc une période sensible. Mais déduire une offensive certaine du tempérament du président serait une erreur. Une décision militaire dépend également des capacités disponibles, des réactions attendues, des positions des alliés et du prix politique d'un nouvel échec.
Quant aux spéculations sur une frappe nucléaire contre l'Iran, elles doivent rester identifiées comme telles. Leur gravité exige des preuves, et non une répétition qui finirait par leur donner l'apparence de faits établis. Le danger stratégique existe déjà sans qu'il soit nécessaire de transformer chaque avertissement en certitude.
L'illusion du retour à l'Amérique d'avant
L'Europe commettrait une autre erreur en imaginant qu'une majorité démocrate suffira à effacer les divergences économiques avec les États-Unis. Les intérêts industriels américains, la recherche de débouchés énergétiques et les exigences de partage des dépenses militaires ne se réduisent pas à la personnalité de Trump.
Un changement de ton peut faciliter les relations. Il ne supprime pas la concurrence. Acheter davantage d'énergie et d'armements américains peut répondre à des besoins immédiats, mais crée aussi des dépendances durables : maintenance, pièces détachées, formation, approvisionnement et autorisations d'utilisation.
L'autonomie se mesure à la possibilité de choisir lorsque les intérêts divergent. Si les Européens ne disposent que d'un fournisseur, d'un protecteur et d'une doctrine élaborée ailleurs, leur marge de décision demeure étroite, quelle que soit la cordialité des sommets diplomatiques.
Réarmer pour quelle politique ?
Bertolini critique la multiplication des discours guerriers et l'idée d'une armée européenne. Le problème mérite cependant mieux qu'une opposition entre enthousiasme et impossibilité.
Une force commune suppose une autorité capable de décider de son engagement, une chaîne de commandement, des moyens financés dans la durée et un contrôle démocratique identifiable. Sans accord sur ces éléments, additionner des budgets ne produit pas une stratégie.
Inversement, coordonner les achats, renforcer les capacités logistiques et rendre les équipements compatibles peut améliorer la défense sans attendre la création d'un État européen. La question essentielle reste celle des missions : défendre les territoires, protéger les voies commerciales, soutenir un partenaire ou participer à une opération extérieure ne requiert ni les mêmes moyens ni les mêmes engagements.
Le vocabulaire de la guerre « hybride » ne doit pas banaliser la violence. Mais préparer les populations à une interruption des réseaux ne prouve pas davantage qu'un conflit nucléaire soit décidé. La protection civile et la préparation militaire doivent être expliquées avec précision, sans alarmisme ni promesses d'invulnérabilité.
Parler à Moscou sans renoncer à juger
La critique de l'absence de diplomatie européenne touche un point réel de méthode : maintenir des canaux de discussion avec un adversaire peut être nécessaire à la sécurité. Négocier ne signifie pas approuver.
Cependant, les difficultés militaires russes en Ukraine ne suffisent pas à démontrer l'absence de menace. Les assurances d'un dirigeant ne remplacent pas non plus l'analyse de ses capacités et de ses actes. Une politique sérieuse doit pouvoir combiner défense, évaluation des risques et négociation.
Les divergences entre Européens ne se résument pas davantage à un affrontement entre gouvernements lucides et dirigeants soumis. Les perceptions de la Russie, les dépendances énergétiques et les expériences historiques diffèrent. Les accusations de manipulation électorale ou de coup de force judiciaire exigent, pour leur part, des éléments précis. Les reprendre comme des évidences affaiblirait la critique au lieu de la renforcer.
Trois scénarios, une même responsabilité
Une détente négociée pourrait réduire l'incertitude énergétique et desserrer la pression sur les entreprises. Un prolongement des conflits maintiendrait des coûts élevés, tout en opposant dépenses militaires, investissements productifs et protection sociale. Une nouvelle escalade au Moyen-Orient pourrait aggraver les perturbations commerciales et les tensions sur les approvisionnements.
Dans chacun de ces scénarios, l'Europe doit définir ce qu'elle cherche à préserver et ce qu'elle est prête à engager. Une politique énergétique se construit avec des infrastructures et des contrats ; une défense crédible avec des capacités utilisables ; une diplomatie avec des objectifs et des interlocuteurs.
Le scrutin américain peut modifier les conditions de l'action européenne. Il ne peut pas dispenser les Européens d'agir. Attendre le prochain occupant de la Maison-Blanche, ou la prochaine faiblesse de celui qui s'y trouve, revient à laisser à d'autres le soin de décider du prix de leur sécurité.
A propos de l'auteur
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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