La doctrine Monroe revient par le pétrole, le dollar et la puissance militaire
La nouvelle Stratégie de sécurité nationale américaine ne cherche même plus à dissimuler ses intentions derrière les formules habituelles sur la démocratie et les droits humains. Elle affirme que l'hémisphère occidental constitue l'espace prioritaire des États-Unis et que les puissances extérieures — Chine, Russie et Iran — doivent en être progressivement écartées.
Le « corollaire Trump » à la doctrine Monroe repose sur un principe simple : Washington entend rester la puissance dominante du continent américain, contrôler les infrastructures essentielles et empêcher ses concurrents d'accéder aux ressources stratégiques de la région. Le Venezuela, détenteur des plus importantes réserves pétrolières prouvées du monde, ne pouvait qu'occuper une place centrale dans cette reconquête.
Du changement politique à la prise de contrôle économique
Le blocus naval imposé au Venezuela, l'enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier 2026 et l'arrivée de Delcy Rodríguez à la présidence ont profondément modifié les rapports de force. L'accusation de narcotrafic dirigée contre Maduro a fourni la justification juridique et politique d'une opération visant, en réalité, à réorienter le Venezuela vers les priorités américaines.
Washington a autorisé Caracas à exporter entre trente et cinquante millions de barils de pétrole, mais les recettes doivent être déposées sur des comptes placés sous contrôle américain. Leur utilisation dépend de l'approbation de l'administration Trump, qui s'arroge ainsi le pouvoir de décider quelle part reviendra au Venezuela, quelle part sera destinée à la reconstruction et quelle part sera retenue au titre d'un hypothétique dédommagement.
Selon les chiffres attribués au Financial Times, près de treize milliards de dollars provenant du pétrole vénézuélien auraient été conservés par les États-Unis, alors que seulement trois cents millions auraient été remis à Caracas pour répondre aux conséquences du séisme de juin. L'aide humanitaire devient ainsi le langage présentable d'une mise sous tutelle financière.
Le même mécanisme pourrait s'appliquer aux trente et une tonnes d'or vénézuélien, évaluées à environ quatre milliards de dollars et conservées par la Banque d'Angleterre depuis 2018 malgré les demandes de restitution de Caracas. Leur éventuel déblocage resterait soumis à un dispositif de contrôle international dominé par Washington.
Le précédent irakien
La création d'un fonds destiné à recevoir les revenus des exportations pétrolières rappelle le Fonds de développement pour l'Irak établi en 2003 auprès de la Réserve fédérale de New York. Dans les deux cas, les États-Unis ne deviennent pas officiellement propriétaires du pétrole. Ils contrôlent cependant les comptes, les autorisations, les intermédiaires et l'accès des entreprises étrangères à cette ressource.
La distinction juridique entre propriété et contrôle perd alors une grande partie de sa portée. Un État peut conserver son drapeau, son gouvernement et son siège aux Nations unies tout en étant privé de la maîtrise de sa principale source de revenus.
Le Bureau américain de contrôle des avoirs étrangers devient l'instrument décisif de cette souveraineté conditionnelle. Il peut autoriser une compagnie à acheter du pétrole, bloquer une transaction, délivrer une dérogation ou exclure un opérateur. Le Venezuela reste formellement indépendant, mais ses échanges fondamentaux sont replacés sous la juridiction monétaire et financière des États-Unis.
Le pétrole dont les États-Unis auraient besoin sans en avoir besoin
Le secrétaire d'État Marco Rubio affirme que les États-Unis n'ont pas besoin du pétrole vénézuélien et veulent seulement empêcher la Chine, la Russie et l'Iran de le contrôler. Les chiffres racontent une histoire moins simple.
Plus de cinq cent mille barils vénézuéliens seraient désormais exportés chaque jour vers les États-Unis, soit un peu moins de la moitié d'une production nationale estimée à 1,25 million de barils quotidiens. Les raffineries du Texas et de Louisiane ont précisément été conçues pour traiter les pétroles lourds et soufrés du Venezuela.
L'enjeu n'est donc pas uniquement quantitatif. Washington cherche à sécuriser une qualité de pétrole adaptée à son appareil industriel, à réduire les approvisionnements chinois et à contrôler une réserve permettant d'influencer durablement le marché mondial.
La remise en état de l'industrie vénézuélienne exigera néanmoins des investissements considérables. Les infrastructures ont été affaiblies à la fois par les sanctions américaines, le manque d'entretien et la mauvaise gestion locale. Un retour aux niveaux de production des années 1970 pourrait nécessiter dix milliards de dollars par an pendant au moins une décennie. Chevron, Shell, Eni et Repsol se positionnent déjà, mais la pleine remontée en puissance ne paraît pas envisageable avant 2030.
La véritable cible est Pékin
Avant le basculement politique de Caracas, une grande partie du pétrole vénézuélien était vendue à la Chine à prix réduit, notamment pour rembourser une dette évaluée à près de soixante milliards de dollars. Ces échanges, parfois réglés en monnaie chinoise, intégraient progressivement le Venezuela dans l'espace financier de Pékin.
La Chine avait également obtenu un accès privilégié aux ressources minières de la ceinture de l'Orénoque, indispensables à la fabrication de moteurs électriques, de capteurs avancés et d'équipements destinés à l'intelligence artificielle. Aux yeux de Washington, cette présence ne relevait plus du simple commerce. Elle constituait l'installation d'une puissance concurrente au cœur du domaine que les États-Unis considèrent comme leur zone de sécurité exclusive.
La reprise en main du pétrole, de l'or, du coltan, de l'uranium et des minerais critiques doit donc réorienter les échanges vers le dollar. Les matières premières vénézuéliennes seraient vendues en monnaie américaine, tandis que les recettes seraient placées dans des institutions contrôlées ou surveillées par Washington. Le Venezuela pourrait ainsi être transformé en fournisseur de ressources et en soutien indirect de la demande mondiale de dollars.
Une occupation sans administration coloniale
Sur le plan militaire, le rapport de forces ne laisse pratiquement aucune marge à Caracas. La marine américaine peut contrôler les routes maritimes, surveiller les exportations et isoler les principaux terminaux sans avoir besoin d'occuper l'ensemble du territoire. L'envoi de soldats sous couvert d'aide aux victimes du séisme et de lutte contre le narcotrafic permet en outre d'installer une présence armée susceptible de devenir permanente.
Il ne s'agit pas d'une occupation classique. Washington n'a aucun intérêt à administrer directement un pays de près d'un million de kilomètres carrés. Il lui suffit de contrôler les ports, les circuits financiers, les exportations pétrolières, les autorisations accordées aux compagnies et les décisions économiques essentielles.
Cette méthode réduit les coûts politiques et militaires tout en produisant des effets comparables à ceux d'un protectorat.
La souveraineté selon Washington
La « désouverainisation » du Venezuela constitue finalement moins une exception qu'un avertissement. Dans la vision américaine, un pays de l'hémisphère occidental peut exercer sa souveraineté aussi longtemps que l'usage de ses ressources ne contredit pas les intérêts stratégiques des États-Unis.
Lorsque ce pays commerce avec la Chine, accueille des investissements russes ou organise ses exportations en dehors du dollar, sa politique peut être présentée comme une menace pour la sécurité américaine. Les accusations criminelles, les sanctions, les blocus et les opérations militaires deviennent alors les instruments successifs d'un réalignement forcé.
Le Venezuela conserve ses institutions, mais perd progressivement le pouvoir de décider à qui vendre son pétrole, dans quelle monnaie, par quelles banques et pour financer quelles dépenses. Or la souveraineté ne disparaît pas seulement lorsque le territoire est envahi. Elle disparaît aussi lorsque d'autres contrôlent les ressources, les comptes et les autorisations dont dépend la survie de l'État.
Sources
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
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