Géopolitique

Washington met en scène la rivalité sino-américaine


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Jeudi 24 Septembre 2026


Honneurs diplomatiques, trêve commerciale et promesses de contrats masquent une confrontation bien plus profonde. Face à Xi Jinping, Donald Trump veut convertir la fermeté américaine en résultats économiques, quand Pékin mise sur le temps long pour consolider sa puissance.




Derrière les honneurs accordés à Xi Jinping, Trump cherche des résultats économiques tandis que Pékin veut gagner du temps

L'accueil personnel de Xi Jinping par Donald Trump à la base aérienne d'Andrews marque une rupture avec les usages ordinaires du protocole américain. Le président chinois effectue sa première visite d'État aux États-Unis depuis plus de dix ans, avec cérémonie officielle, revue militaire, entretiens à huis clos et dîner à la Maison-Blanche.
 
Cette débauche d'honneurs ne traduit pourtant pas un rapprochement stratégique. Elle indique plutôt que les États-Unis reconnaissent la Chine comme l'unique puissance capable de leur disputer durablement la prééminence mondiale. Recevoir Xi comme un égal permet à Trump de présenter le sommet comme la rencontre des deux dirigeants qui déterminent les grands équilibres internationaux. Pour Pékin, cette reconnaissance vaut presque autant qu'une concession commerciale.

Le cérémonial comme instrument politique

Washington met en scène la rivalité sino-américaine
Xi peut montrer à l'opinion chinoise qu'il est accueilli avec les mêmes égards que les principaux alliés de Washington. Dans une période marquée par les difficultés du secteur immobilier, l'endettement des collectivités territoriales et la faiblesse de la consommation intérieure, cette image de respect international renforce son autorité.
 
Trump poursuit un objectif différent. À l'approche des élections de mi-mandat, il lui faut démontrer que sa politique de fermeté produit des avantages concrets : commandes d'avions Boeing, achats agricoles chinois, débouchés pour le gaz naturel liquéfié américain et baisse de certaines barrières douanières.
 
Washington et Pékin ne se réconcilient donc pas. Ils cherchent à administrer leur rivalité afin d'éviter qu'elle ne provoque une crise économique incontrôlable.

Une pause tarifaire pour protéger les deux économies

La prolongation de la trêve commerciale jusqu'en janvier éloigne provisoirement le risque d'un retour aux droits de douane punitifs. Elle offre aux marchés une période de stabilité, sans résoudre les causes du conflit.
 
Les négociations pourraient porter sur une réduction des taxes chinoises frappant le gaz naturel liquéfié américain, ainsi que sur un ensemble plus vaste d'accords agricoles et énergétiques. La reprise des exportations vers la Chine serait particulièrement importante pour les producteurs américains, alors que de nouvelles capacités de liquéfaction doivent entrer en service sur la côte du golfe du Mexique.
 
Xi dispose toutefois d'une marge de manœuvre supérieure à celle dont bénéficiait Pékin lors des premières guerres commerciales. Les exportations chinoises ont progressé vers d'autres marchés et l'économie mondiale demeure dépendante des capacités industrielles de la Chine. Le dirigeant chinois peut donc accepter des achats spectaculaires de produits américains sans modifier les fondements de sa stratégie.
 
Trump obtiendrait des chiffres immédiatement utilisables sur le plan électoral. Xi préserverait l'essentiel : du temps pour consolider l'autonomie technologique et industrielle chinoise.

Semi-conducteurs contre terres rares

Le centre véritable de la confrontation se trouve dans le contrôle des ressources et des technologies indispensables à l'économie contemporaine.
 
Les États-Unis dominent encore plusieurs segments des semi-conducteurs avancés, des logiciels de conception et des équipements nécessaires à leur fabrication. La Chine possède en revanche un avantage considérable dans les terres rares, leur raffinage et la production des aimants utilisés dans l'électronique, les éoliennes, les véhicules électriques, les missiles et les systèmes de guidage.
 
Pékin contrôle jusqu'à 70 % de l'extraction mondiale des terres rares, environ 85 % de leur raffinage et près de 90 % de la fabrication des alliages et des aimants correspondants.
 
Les deux puissances utilisent donc leurs points forts comme des instruments de pression. Washington limite l'accès chinois aux composants les plus perfectionnés. Pékin peut ralentir la livraison de matériaux critiques aux industries occidentales. Aucun des deux camps ne peut frapper l'autre sans provoquer des répercussions sur ses propres entreprises.
 
Cette interdépendance ne garantit pas la paix. Elle augmente seulement le prix de l'affrontement.

L'intelligence artificielle détermine la future hiérarchie mondiale

L'intelligence artificielle constitue désormais le cœur de la compétition technologique. Elle concerne l'industrie, la finance et la recherche, mais aussi le renseignement, les opérations informatiques, la surveillance, les armes autonomes et la vitesse de décision sur le champ de bataille.
 
Les États-Unis veulent préserver leur avance dans les microprocesseurs et la puissance de calcul. La Chine cherche à compenser ses difficultés d'accès aux composants avancés par l'ampleur de son marché, l'appui de l'État et l'intégration rapide des innovations dans son appareil productif.
 
Washington et Pékin envisagent un mécanisme de communication destiné à signaler les incidents graves liés à l'intelligence artificielle. Une coopération limitée demeure envisageable contre les usages terroristes, les attaques informatiques incontrôlées ou les menaces visant les infrastructures essentielles. Mais la méfiance réciproque exclut pour l'instant une véritable limitation de cette course.
 
La méthode de « distillation », souvent présentée comme un pillage intégral des technologies américaines, doit être nuancée. Elle consiste à entraîner un système plus petit à partir des réponses fournies par un modèle plus puissant. Elle permet de transférer certaines capacités, mais ne donne pas automatiquement accès aux codes, aux données internes ou à l'architecture complète du modèle d'origine.

Taïwan, la limite que le commerce ne peut effacer

La question taïwanaise reste le principal risque militaire. Pékin souhaite réduire les ventes d'armes américaines à Taipei et obtenir de Washington une position plus nettement opposée à l'indépendance de l'île.
 
Une concession américaine serait interprétée dans toute l'Asie comme un affaiblissement de la protection accordée à Taïwan. Elle inquiéterait également le Japon, la Corée du Sud, les Philippines et l'Australie, dont les stratégies de défense reposent en grande partie sur la crédibilité des engagements américains.
 
Trump pourrait être tenté d'utiliser certaines livraisons militaires comme monnaie d'échange pour obtenir des concessions commerciales. Mais un accord économique temporaire ne compenserait pas les conséquences stratégiques d'une modification de l'équilibre dans le détroit de Taïwan.

Une coexistence armée plutôt qu'une détente

Le sommet peut produire des contrats, prolonger la trêve tarifaire et créer des mécanismes de communication. Il ne mettra pas fin à la confrontation pour le contrôle des technologies, des routes maritimes, des ressources stratégiques et des marchés.
 
Trump veut démontrer qu'il peut obtenir des avantages économiques sans engager une guerre. Xi veut prouver que la Chine ne peut plus être traitée comme une puissance secondaire. Tous deux ont intérêt à empêcher une rupture brutale, mais aucun n'acceptera une place subordonnée.
 
Les honneurs de Washington ne marquent donc pas le commencement d'une alliance. Ils organisent une coexistence armée entre deux puissances qui se préparent à une compétition prolongée tout en sachant qu'un affrontement direct aurait des conséquences mondiales.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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