Mourad Chabbi est professeur de sécurité et risques géopolitiques à Grenoble École de Management (GEM), chercheur au Cerdap2.
Nicolas Moinet est professeur des universités à l’IAE de Poitiers, chercheur au CEREGE.
Ils présenteront leur communication « Intelligence économique, dépendances critiques et guerre de position dans le domaine des semi-conducteurs : la lithographie (EUV) modélisée par les échiquiers invisibles » au Forum IES 2026 le 24 novembre.
18e Forum européen IES, « L’intelligence économique face aux affrontements géostratégiques », 25-26 novembre 2026, Angoulême. Organisation : Association Aéronautique et Astronautique de France (3AF). Programme et inscriptions : www.3af-ies.com.
La machine qui concentre les dépendances du monde numérique
Elle a la taille d’un autobus, coûte plus de 380 millions d’euros et un seul fabricant au monde sait la produire. La machine de lithographie en ultraviolet extrême (High NA-EUV) d’ASML grave les puces dont dépendent nos smartphones, nos centres de données, l’intelligence artificielle, mais aussi nos drones, nos missiles et nos aéronefs. Sans elle, pas de semi-conducteurs de pointe. Avec elle, une entreprise européenne se retrouve au cœur de l’affrontement technologique entre Washington et Pékin.
Le paradoxe est saisissant. Les États-Unis ne produisent plus que 13 % des puces mondiales, quand la Chine est passée de 15 à 21 % entre 2020 et 2024. Ce sont pourtant les Américains qui décident à qui ASML peut vendre. C’est que produire n’est pas dominer. La puissance se loge dans les standards, les brevets, les logiciels de conception et, surtout, dans le droit : les règles américaines d’exportation s’appliquent à tout produit étranger intégrant une part de technologie américaine. Qui maîtrise ces leviers transforme une interdépendance en arme et à ce jeu, les Etats-Unis dominent ce marché avec 53,4% en termes de valeur/propriété intellectuelle.
Ces dépendances ne sont pas des accidents. Elles sont organisées.
Le paradoxe est saisissant. Les États-Unis ne produisent plus que 13 % des puces mondiales, quand la Chine est passée de 15 à 21 % entre 2020 et 2024. Ce sont pourtant les Américains qui décident à qui ASML peut vendre. C’est que produire n’est pas dominer. La puissance se loge dans les standards, les brevets, les logiciels de conception et, surtout, dans le droit : les règles américaines d’exportation s’appliquent à tout produit étranger intégrant une part de technologie américaine. Qui maîtrise ces leviers transforme une interdépendance en arme et à ce jeu, les Etats-Unis dominent ce marché avec 53,4% en termes de valeur/propriété intellectuelle.
Ces dépendances ne sont pas des accidents. Elles sont organisées.
Le contrôle des goulets d’étranglement comme stratégie de puissance
Pékin, pour sa part, a lancé en 2015 son plan « Made in China 2025 » dans le but d’atteindre l’autosuffisance. Trois administrations américaines successives ont répondu par une stratégie de découplage : pression sur l’EUV dès 2018, extension aux machines DUV en 2022, puis aux pièces détachées et à la maintenance. Chaque goulot d’étranglement devient ainsi un point de contrôle. La machine d’ASML est le plus étroit de tous.
Pour le praticien de l’intelligence économique, la question change de nature. Il ne suffit plus de savoir qui est mon concurrent. Il faut savoir de qui je dépends, qui peut s’en servir contre moi et par le biais de quels canaux. Or nos outils classiques d’observations voient le marché mais perçoivent mal les rapports de force qui lient un État, une entreprise et une opinion publique.
Pour le praticien de l’intelligence économique, la question change de nature. Il ne suffit plus de savoir qui est mon concurrent. Il faut savoir de qui je dépends, qui peut s’en servir contre moi et par le biais de quels canaux. Or nos outils classiques d’observations voient le marché mais perçoivent mal les rapports de force qui lient un État, une entreprise et une opinion publique.
Les échiquiers invisibles, une lecture stratégique des dépendances
C’est tout l’intérêt de la grille des « échiquiers invisibles » (initiée par Intelco dans les années 90 puis développée les décennies suivantes par l’École de guerre économique de Christian Harbulot). Trois plateaux sont superposés – géoéconomique, concurrentiel et sociétal – sur lesquels chaque acteur est placé, des alliés aux hostiles, en passant par les neutres, les passifs et les hésitants. Les coups décisifs se jouent souvent entre les plateaux.
Appliquée à ASML, la grille éclaire. Sur l’échiquier concurrentiel, l’entreprise est le roi car elle détient la totalité du marché de l’EUV, mais son monopole repose lui-même sur des fournisseurs uniques, comme Zeiss pour les miroirs. Sur l’échiquier géoéconomique, Washington ne donne pas d’ordre à ASML : il agit sur La Haye, qui agit sur ASML. Le lien est indirect, mais c’est le plus puissant du jeu. Et plus les restrictions se durcissent, plus la Chine achète, au point d’être devenue en 2023-2024 le premier client de l’entreprise. Sur l’échiquier sociétal, enfin, se jouent la guerre des talents, la protection du savoir-faire et l’acceptabilité environnementale.
ASML ne subit pas. Elle joue sur les seuils réglementaires, rappelle aux Américains que leurs nouvelles usines dépendent de ses machines et oblige Washington à négocier avec un État plutôt qu’avec une entreprise. Mais la marge reste étroite. L’affaire Nexperia, à l’automne 2025, l’a montré : sous pression américaine, les Pays-Bas ont annoncé vouloir prendre le contrôle de cette entreprise détenue par un groupe chinois. L’hésitant a basculé et l’Europe s’aligne par défaut. Elle détient pourtant la pièce la plus précieuse du plateau, mais ne pèse qu’environ 10 % de la chaîne de valeur et manquera, selon la Cour des comptes européenne, son objectif de 20 % de la production mondiale en 2030.
Appliquée à ASML, la grille éclaire. Sur l’échiquier concurrentiel, l’entreprise est le roi car elle détient la totalité du marché de l’EUV, mais son monopole repose lui-même sur des fournisseurs uniques, comme Zeiss pour les miroirs. Sur l’échiquier géoéconomique, Washington ne donne pas d’ordre à ASML : il agit sur La Haye, qui agit sur ASML. Le lien est indirect, mais c’est le plus puissant du jeu. Et plus les restrictions se durcissent, plus la Chine achète, au point d’être devenue en 2023-2024 le premier client de l’entreprise. Sur l’échiquier sociétal, enfin, se jouent la guerre des talents, la protection du savoir-faire et l’acceptabilité environnementale.
ASML ne subit pas. Elle joue sur les seuils réglementaires, rappelle aux Américains que leurs nouvelles usines dépendent de ses machines et oblige Washington à négocier avec un État plutôt qu’avec une entreprise. Mais la marge reste étroite. L’affaire Nexperia, à l’automne 2025, l’a montré : sous pression américaine, les Pays-Bas ont annoncé vouloir prendre le contrôle de cette entreprise détenue par un groupe chinois. L’hésitant a basculé et l’Europe s’aligne par défaut. Elle détient pourtant la pièce la plus précieuse du plateau, mais ne pèse qu’environ 10 % de la chaîne de valeur et manquera, selon la Cour des comptes européenne, son objectif de 20 % de la production mondiale en 2030.
L’Europe face au défi de l’autonomie stratégique
L’outil ne sert pas seulement à décrire « ce qui est ». Il permet de dessiner « ce qui devrait être », à savoir une Europe qui joue sa propre pièce, et de travailler l’écart. Il désigne les vulnérabilités à réduire et les acteurs sur lesquels agir, à commencer par les hésitants, que les passifs finissent par suivre. Surtout, il offre un langage commun aux veilleurs, juristes, diplomates et dirigeants.
C’est précisément l’ambition du 18e Forum européen IES, organisé par la 3AF les 25 et 26 novembre 2026 à Angoulême, sur le thème « L’intelligence économique face aux affrontements géostratégiques ». Praticiens, chercheurs, chefs d’entreprise et institutionnels y confronteront leurs retours d’expérience sur l’IE offensive, l’influence, l’intelligence collective et l’impact de l’IA sur nos métiers.
Car la guerre économique ne se gagne pas seulement en produisant plus. Elle se gagne en voyant le plateau entier, y compris ses lignes invisibles.
C’est précisément l’ambition du 18e Forum européen IES, organisé par la 3AF les 25 et 26 novembre 2026 à Angoulême, sur le thème « L’intelligence économique face aux affrontements géostratégiques ». Praticiens, chercheurs, chefs d’entreprise et institutionnels y confronteront leurs retours d’expérience sur l’IE offensive, l’influence, l’intelligence collective et l’impact de l’IA sur nos métiers.
Car la guerre économique ne se gagne pas seulement en produisant plus. Elle se gagne en voyant le plateau entier, y compris ses lignes invisibles.
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