Communication & Influence

L’imaginaire, une constante géopolitique aux formes renouvelées

GÉOPOLITIQUE ET RÉSOLUTION DES CONFLITS Vol. 30


Jacqueline Sala
Mercredi 19 Août 2026


L’imaginaire demeure l’une des dimensions les plus constantes de l’humanité : il structure nos sociétés, irrigue nos représentations collectives et façonne depuis toujours les dynamiques géopolitiques. Ce qui change aujourd’hui n’est pas son importance, mais la manière dont il s’exerce, se formalise et s’instrumentalise. L’enjeu n’est plus de constater son rôle, mais d’en décrypter les nouveaux régimes d’influence, les dispositifs cognitifs qui redéfinissent la puissance et les formes inédites de compétition narrative entre États et leur fragmentation.



L’imaginaire, une constante géopolitique aux formes renouvelées

La quête de consensus pacifiques se complique pour les organisations internationales. Non parce que les crises seraient plus intenses, mais parce que les représentations du réel se fragmentent.
Chaque acteur avance son propre récit, sa propre définition de la menace ou de la légitimité. Dans cet éclatement cognitif, l’ONU, l’OTAN ou l’humanitaire peinent à reconstruire un socle commun : rapprocher des intérêts ne suffit plus, il faut désormais faire dialoguer des visions du monde qui ne se reconnaissent plus entre elles.


Une constante historique aux usages transformés

L’imaginaire accompagne l’humanité depuis ses origines. Il structure les mythes fondateurs, les identités collectives, les visions du monde qui permettent aux sociétés de se projeter et d’agir. Benedict Anderson l’a montré : les nations sont des communautés imaginées. Cornelius   Castoriadis rappelait que toute institution repose sur une « puissance instituante » qui précède l’action politique. Rien de nouveau, donc, dans le fait que les États s’appuient sur des récits pour exister.

Ce qui évolue, en revanche, ce sont les modalités d’exercice de cette puissance symbolique.

L’exemple des récits américains autour des OVNI entre 1947 et 1953 illustre cette mutation : une culture du secret mal maîtrisée a généré un imaginaire complotiste qui, loin d’être un accident, s’est transformé en outil de contrôle cognitif. En saturant l’espace mental de zones grises, les institutions ont façonné un environnement où les critiques rationnelles s’érodent au profit de récits alternatifs qu’elles peuvent orienter.

La géopolitique de l’aide humanitaire révèle une tension croissante

Les chiffres le montrent : l’équilibre humanitaire mondial repose sur des bases de plus en plus fragiles. En 2024, les États-Unis assuraient 39,9 % du financement humanitaire international, soit 9,6 milliards USD. Une hyper‑dépendance qui devient critique alors que l’administration Trump II menace de démanteler l’USAID, mettant en péril un système onusien incapable de compenser une telle perte.

Parallèlement, le funding gap s’est creusé de manière spectaculaire : 20 milliards USD en 2012, plus de 50 milliards USD en 2023. Ce déficit n’est pas qu’un problème comptable ; il signale une crise de légitimité du multilatéralisme, désormais en décalage avec les récits de puissance que les États cherchent à imposer.

La Belgique illustre cette recomposition. Longtemps « sentinelle multilatéraliste », elle est passée de 0 USD en 1999 à 250 millions USD en 2018. Mais l’accord « Arizona » de 2025 marque un tournant : adoption d’une logique 3D (Diplomatie, Défense, Développement) et menace d’une coupe de 25 % des budgets de coopération. Une bascule qui acte son alignement sur le repli souverainiste européen.

Les récits comme instruments de stabilisation ou de rupture

Les formules du pouvoir, leurs récits, servent de leviers politiques, capables d’apaiser une scène internationale ou, au contraire, d’en fissurer l’équilibre selon la manière dont ils sont manipulés.

Orwell, cité par T. de Wilde, rappelait que « la guerre, c’est la paix », soulignant comment la tension permanente peut servir de régulateur politique. François Mitterrand avertissait que « le nationalisme, c’est la guerre », rappelant que les récits identitaires sont des signaux faibles de déstabilisation.

Aujourd’hui, les experts observent une circularité accrue : l’imaginaire façonne le réel autant qu’il en émerge. La production de normes internationales devient une compétition narrative où chaque puissance cherche à imposer ses représentations mentales.

Les scénarios prospectifs : continuités et bifurcations

Les scénarios à l’horizon 2049 prolongent cette dynamique.

Une Pax Sinica humanitaire où la Chine impose son récit du « win‑win ». Une Grande Déconnexion qui ramène la diplomatie à la présence physique après une panne globale d’Internet. Une Union Sacrée climatique où les services de renseignement fusionnent pour gérer la survie de l’espèce.

Dans chacun de ces futurs, l’imaginaire reste une constante, mais ses modes d’exercice se transforment : plus institutionnalisés, plus technologiques, plus stratégiques.

Le territoire mental de la puissance

En dernière analyse, l’imaginaire n’est pas un phénomène nouveau. Il est le fil rouge de l’histoire humaine. Ce qui change, c’est la manière dont les États le mobilisent, le scénarisent, le technologisent.

Pour l’expert en intelligence stratégique, surveiller la production de récits devient aussi essentiel que suivre la production de richesses. Car c’est dans cet espace mental, disputé et structurant, que se décide désormais la hiérarchie des puissances.

Source

Source : L'imagination en Relations Internationales
Fanny Hockers, Alexandre Piron et Tanguy de Wilde d’Estmael (dir.)
©2026 Collections XVI, 298 Pages
Open Access

A propos des auteurs

Fanny Hockers est chercheuse et assistante d’enseignement en relations internationales à l’UCLouvain.

Alexandre Piron est chercheur et assistant d’enseignement au sein de l’Ecole de Sciences Politiques et Sociales à l’UCLouvain.

Tanguy de Wilde d’Estmael est professeur de relations internationales à l’UCLouvain et membre de l’Académie royale de Belgique.

Géopolitique et résolution des conflits

Cette collection s’attache à décrypter les transformations géopolitiques qui ont redéfini l’Europe et le monde depuis 1989. Elle explore les conflits post-guerre froide, l’évolution des relations entre l’Union européenne et les grandes puissances, ainsi que les bouleversements globaux qui ont modifié nos façons d’aborder les crises, de leur prévention à leur résolution.
Ouverte aux approches théoriques comme aux enquêtes de terrain, elle accueille des travaux consacrés aux dynamiques internationales de conflits et de paix. Son équipe éditoriale réunit les chercheurs du CECRI de l’UCLouvain et des Chaires Baillet Latour « Union européenne – Russie » et « Union européenne – Chine ».

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