Le Plus Petit Cirque du Monde - Bagneux
Ces trois analyses convergent vers une question que chacun ne peut pas poser seul : et si les territoires les plus fragilisés n’avaient pas d’abord besoin de plus de moyens, mais d’une capacité renouvelée à se voir, à se comprendre et à agir sur eux-mêmes ?
« Périphérie » : un mot, cinq réalités
Avant d’aller plus loin, il faut lever un piège sémantique. Le mot « périphérie » ne désigne pas la même réalité selon l’angle choisi.
Il y a d’abord la périphérie urbaine morphologique — banlieues, grands ensembles, couronnes proches des métropoles — celle que le Plus Petit Cirque du Monde à Bagneux cherche précisément à réhabiliter comme espace porteur de patrimoines riches et méconnus.
Il y a ensuite la périphérie périurbaine fonctionnelle, définie non par sa forme mais par sa dépendance : 23 % des Français vivent dans des communes dont au moins 40 % des actifs travaillent ailleurs, captifs d’une mobilité contrainte.
Il y a la « France périphérique » au sens de Christophe Guilluy (2014) — petites villes, villes moyennes désindustrialisées, rural ordinaire. Il y a les marges et l’hyper-ruralité, ces espaces à très faible densité où les seuils critiques de services s’effondrent progressivement. Et il y a enfin les territoires ultramarins, formes extrêmes d’éloignement structurel et de dépendance multidimensionnelle.
Ces cinq formes ont en commun non pas une position géographique, mais une relation à un centre — économique, politique, symbolique. Être périphérique, c’est d’abord être défini par rapport à autre chose que soi-même. Ce qui ouvre immédiatement une autre question : et si cette définition par l’extérieur était elle-même le problème ?
Il y a d’abord la périphérie urbaine morphologique — banlieues, grands ensembles, couronnes proches des métropoles — celle que le Plus Petit Cirque du Monde à Bagneux cherche précisément à réhabiliter comme espace porteur de patrimoines riches et méconnus.
Il y a ensuite la périphérie périurbaine fonctionnelle, définie non par sa forme mais par sa dépendance : 23 % des Français vivent dans des communes dont au moins 40 % des actifs travaillent ailleurs, captifs d’une mobilité contrainte.
Il y a la « France périphérique » au sens de Christophe Guilluy (2014) — petites villes, villes moyennes désindustrialisées, rural ordinaire. Il y a les marges et l’hyper-ruralité, ces espaces à très faible densité où les seuils critiques de services s’effondrent progressivement. Et il y a enfin les territoires ultramarins, formes extrêmes d’éloignement structurel et de dépendance multidimensionnelle.
Ces cinq formes ont en commun non pas une position géographique, mais une relation à un centre — économique, politique, symbolique. Être périphérique, c’est d’abord être défini par rapport à autre chose que soi-même. Ce qui ouvre immédiatement une autre question : et si cette définition par l’extérieur était elle-même le problème ?
Ce que la périphérie peut offrir
Car une périphérie n’est pas seulement un lieu de manques. C’est aussi, souvent, un espace de ressources que les centres ne peuvent plus offrir.
La faible pression foncière et les héritages industriels en transformation font des territoires périphériques des laboratoires d’expérimentation que les métropoles saturées ne peuvent plus accueillir — comme en témoignent la réhabilitation du Monastère des Clarisses à Roubaix ou l’expérience de l’Autre Soie à Villeurbanne.
Les périphéries portent une stratification mémorielle et culturelle irremplaçable : mémoire ouvrière, cultures migratoires, architectures vernaculaires que les centres ont souvent effacées. Leur multiculturalité vivante est aussi une richesse d’usages et de savoir-faire collectifs. Leur moindre densité préserve enfin des capacités écologiques de régénération — sols, biodiversité, espaces de respiration — que les cœurs de métropole ont perdus.
Mais ces atouts ne se transforment en ressources que si les acteurs du territoire ont les outils pour les voir et les nommer. C’est ici que la démarche portée par Olivia Cuir avec SenCité apporte un éclairage précieux : en introduisant le concept de quotient émotionnel de la ville — cette capacité à mesurer le ressenti, l’attachement et le sentiment d’appartenance des habitants à leur territoire — SenCité rappelle que l’intelligence d’un lieu ne se réduit pas à ses indicateurs socio-économiques.
Ce constat rejoint directement la question des parties prenantes : pour qu’un territoire périphérique mobilise ses acteurs plutôt que de les voir partir, c’est précisément ce sentiment d’appartenance qu’il faut cultiver, mesurer et amplifier — et en faire un levier explicite de gouvernance.
La faible pression foncière et les héritages industriels en transformation font des territoires périphériques des laboratoires d’expérimentation que les métropoles saturées ne peuvent plus accueillir — comme en témoignent la réhabilitation du Monastère des Clarisses à Roubaix ou l’expérience de l’Autre Soie à Villeurbanne.
Les périphéries portent une stratification mémorielle et culturelle irremplaçable : mémoire ouvrière, cultures migratoires, architectures vernaculaires que les centres ont souvent effacées. Leur multiculturalité vivante est aussi une richesse d’usages et de savoir-faire collectifs. Leur moindre densité préserve enfin des capacités écologiques de régénération — sols, biodiversité, espaces de respiration — que les cœurs de métropole ont perdus.
Mais ces atouts ne se transforment en ressources que si les acteurs du territoire ont les outils pour les voir et les nommer. C’est ici que la démarche portée par Olivia Cuir avec SenCité apporte un éclairage précieux : en introduisant le concept de quotient émotionnel de la ville — cette capacité à mesurer le ressenti, l’attachement et le sentiment d’appartenance des habitants à leur territoire — SenCité rappelle que l’intelligence d’un lieu ne se réduit pas à ses indicateurs socio-économiques.
Ce constat rejoint directement la question des parties prenantes : pour qu’un territoire périphérique mobilise ses acteurs plutôt que de les voir partir, c’est précisément ce sentiment d’appartenance qu’il faut cultiver, mesurer et amplifier — et en faire un levier explicite de gouvernance.
De la périphérie à la vulnérabilité : un glissement structurel mais non fatal
Être périphérique n’implique pas mécaniquement d’être vulnérable. Mais cela crée des conditions qui augmentent le risque de le devenir si rien ne vient activer les ressources propres du territoire.
La vulnérabilité territoriale se manifeste quand les points d’appui essentiels d’un territoire — services, emplois, mobilité, lien social, sentiment d’appartenance — se fragilisent de façon interdépendante.
C’est la chaîne décrite dans mon précédent article « 334 milliards… et toujours les mêmes fractures » (Veille Mag – Avril 2026) : l’absence de mobilité réduit l’accès aux soins disponibles, ce qui aggrave les inégalités de santé, ce qui accroît la pression sur les urgences, ce qui dégrade la soutenabilité financière des établissements, ce qui justifie des fermetures de services de proximité, ce qui renforce l’éloignement. Aucun chapitre sectoriel du rapport de la Cour des comptes ne voit cette chaîne — parce qu’elle est le produit de plusieurs vulnérabilités qui se nourrissent mutuellement.
À cela, Guillaume Jeunot ajoute une dimension décisive : ces chaînes sont aussi invisibles parce que les acteurs eux-mêmes manquent de lucidité sur leurs propres mécanismes cognitifs.
Les biais d’engagement, les logiques de pouvoir, les habitudes de pensée font que l’on continue de coordonner des politiques sans jamais voir les désynchronisations temporelles qui les rendent inopérantes : l’élu raisonne à dix-huit mois, l’industriel à dix ans, l’opérateur numérique à vingt ans, le ménage à cinq ans (si ce n’est moins). Personne ne parle le même langage temporel, et aucun contrat territorial ne peut les synchroniser si personne ne rend d’abord ces décalages explicites.
La vulnérabilité territoriale se manifeste quand les points d’appui essentiels d’un territoire — services, emplois, mobilité, lien social, sentiment d’appartenance — se fragilisent de façon interdépendante.
C’est la chaîne décrite dans mon précédent article « 334 milliards… et toujours les mêmes fractures » (Veille Mag – Avril 2026) : l’absence de mobilité réduit l’accès aux soins disponibles, ce qui aggrave les inégalités de santé, ce qui accroît la pression sur les urgences, ce qui dégrade la soutenabilité financière des établissements, ce qui justifie des fermetures de services de proximité, ce qui renforce l’éloignement. Aucun chapitre sectoriel du rapport de la Cour des comptes ne voit cette chaîne — parce qu’elle est le produit de plusieurs vulnérabilités qui se nourrissent mutuellement.
À cela, Guillaume Jeunot ajoute une dimension décisive : ces chaînes sont aussi invisibles parce que les acteurs eux-mêmes manquent de lucidité sur leurs propres mécanismes cognitifs.
Les biais d’engagement, les logiques de pouvoir, les habitudes de pensée font que l’on continue de coordonner des politiques sans jamais voir les désynchronisations temporelles qui les rendent inopérantes : l’élu raisonne à dix-huit mois, l’industriel à dix ans, l’opérateur numérique à vingt ans, le ménage à cinq ans (si ce n’est moins). Personne ne parle le même langage temporel, et aucun contrat territorial ne peut les synchroniser si personne ne rend d’abord ces décalages explicites.
De la vulnérabilité à la dépendance : le seuil qu’il ne faut pas franchir
Il est possible de proposer un gradient en trois niveaux.
NIVEAU 1 - le territoire présente des fragilités structurelles mais conserve des capacités d’adaptation. Des acteurs peuvent se mobiliser, se voir, agir ensemble. La trajectoire n’est pas encore fixée.
NIVEAU 2 - les fragilités se cumulent, les interdépendances négatives s’enclenchent, les marges de manœuvre se réduisent. Le territoire commence à perdre ses acteurs clés — médecins, enseignants, entreprises, jeunes.
NIVEAU 3 - le territoire a perdu la capacité d’agir sur ses propres dynamiques. Les transferts publics maintiennent une apparence de fonctionnement, mais masquent une perte profonde de capacité d’action collective. C’est ici que les 334 milliards produisent le moins d’effets — non parce qu’ils sont mal dépensés, mais parce que le territoire n’a plus les acteurs, les outils ni la lucidité pour se les approprier.
Les données du rapport Cour des comptes 2026 en donnent des signaux concrets : 23 départements en perte de population entre 2015 et 2021, 20 départements susceptibles de perdre plus de 20 % de leurs collégiens d’ici 2036. Ce ne sont pas des indicateurs de vulnérabilité — ce sont des indicateurs de dépendance en cours de constitution.
Le cercle vertueux : se connaître, connaître les autres, se doter de méthodes
Face à ce processus, la réponse n’est pas d’ajouter des dispositifs supplémentaires à un empilement déjà considérable. C’est de reconstruire la capacité d’un territoire à agir sur lui-même.
Cela suppose un cercle vertueux en trois étapes.
Cela suppose un cercle vertueux en trois étapes.
- D’abord, se comprendre soi-même : une collectivité, une entreprise, un acteur territorial ne peut sortir de ses prérequis sans d’abord les nommer clairement — ses contraintes réelles, ses marges de manœuvre, ses dépendances propres.
- Ensuite, comprendre les autres : se mettre à la place des parties prenantes du territoire — leurs logiques, leurs temporalités, leurs intérêts, mais aussi leurs attachements émotionnels au lieu qu’elles habitent. C’est ce que Guillaume Jeunot appelle rendre explicite ce qui reste implicite ; c’est aussi ce que fait concrètement Khadija Barkani aux Ateliers Médicis à Clichy-sous-Bois, en habitant le territoire qu’elle contribue à transformer : la sensibilité partagée rend les solutions pertinentes.
- Enfin, et seulement alors, se doter de méthodes capables d’amplifier cette lucidité collective à l’échelle d’un territoire entier.
- une cartographie dynamique des acteurs (5 catégories, 34 sous-catégories, positionnés sur un continuum de publicness) ;
- la modélisation des effets boule de neige — ces amplifications progressives par lesquelles une décision sectorielle se propage à travers le réseau d’acteurs et produit des conséquences que personne n’avait anticipées ;
- et l’identification des désynchronisations temporelles entre parties prenantes, ces décalages de rythme qui font qu’une coordination formelle reste sans effet réel. L’objectif à terme est de proposer un outil d’aide à la décision accessible aux collectivités, y compris les plus modestes, pour simuler les effets systémiques de leurs choix avant qu’ils ne produisent des irréversibilités.
Les périphéries, laboratoires d’une nouvelle intelligence du territoire
L’intelligence territoriale ne commence pas par les données. Elle commence par la lucidité des acteurs sur eux-mêmes — et par la capacité d’un territoire à se voir comme un lieu vivant, ressenti, habité, avant d’être un périmètre administratif ou un poste de dépense publique.
Les périphéries, précisément parce qu’elles concentrent à la fois les fragilités les plus visibles et les ressources les plus méconnues, sont le terrain d’élection de cette intelligence renouvelée. À condition de leur donner les moyens de se voir autrement - non plus depuis le centre qui les définit par défaut, mais depuis leurs propres dynamiques, leurs propres acteurs, leurs propres attachements.
Les périphéries, précisément parce qu’elles concentrent à la fois les fragilités les plus visibles et les ressources les plus méconnues, sont le terrain d’élection de cette intelligence renouvelée. À condition de leur donner les moyens de se voir autrement - non plus depuis le centre qui les définit par défaut, mais depuis leurs propres dynamiques, leurs propres acteurs, leurs propres attachements.
A propos de ...
Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au LIMEEP-PS (UVSQ).
Il pilote NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives.
Références
Cour des comptes (2026). Rapport public annuel 2026 — Cohésion territoriale et attractivité des territoires.
Guilluy, C. (2014). La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires. Flammarion. (réédition Champs, 2016)
Jeunot, G. (avril 2026). Au-delà des dispositifs : l’angle mort psychosociologique de la cohésion territoriale. Veille Mag.
Le Plus Petit Cirque du Monde / postculture.org (2026). L’expérimentation, le soin, le travail de mémoire et l’implication des habitant·es dans les processus de transformation des Périphéries. postculture.org
Schoch, P., Le Rudulier, K., Baron, F., Kefi, M.K. (2025). Vers une IA territoriale éthique et équitable : un prototype low-tech pour une gouvernance augmentée. Management & Avenir, N°148, p. 45-65. DOI : 10.3917/mav.148.0045
Schoch, P., Kefi, M.K., du Castel, V., Baron, F. (juin 2026). Vers un Système d’Intelligence Augmentée territorial : des ontologies sociotechniques aux jumeaux numériques des parties prenantes. Symposium International de Management Public 2026, ENAP, Québec, Canada.
Schoch, P. (avril 2026). 334 milliards… et toujours les mêmes fractures. Veille Mag.
SenCité / Olivia Cuir (2023). Le concept SenCité — vers une meilleure qualité de ville. sencite-ville.com
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